“CHANSON DOUCE” ou ROMAN NOIR ?

Quand j’ai entendu, il y a quelques semaines, que le prix GONCOURT 2016 a été attribué après seulement quelques minutes de délibération et au premier tour à CHANSON DOUCE de Leila SLIMANI paru chez GALLIMARD, honnêtement je me souviens avoir haussé les épaules en me pensant que le jury réuni au restaurant Drouant a couronné une franco-marocaine – lauréate du prix Mamounia 2015 pour son sulfureux “Dans le jardin de l’ogre” – pour se faire pardonner d’avoir snobé en 2014 “Les Tribulations du dernier Sijilmassi ” du marocain Fouad LAROUI.

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Je me suis lourdement trompé !

CHANSON DOUCE n’est pas le roman d’un auteur marocain ni de culture marocaine!

CHANSON DOUCE n’a rien à voir avec le Maroc, les marocains, les marocaines, avec cet exotisme que les critiques français aiment tant à retrouver dans les romans d’auteurs francophones, africains, notamment maghrébisn et surtout marocains.

Pour une fois, je partage totalement l’idée de Tahar Bejelloun, juré du prix Goncourt, quand il déclare au micro de Figaro.fr :

Elle (Leila Slimani) n’a pas fait le roman maghrébin que l’on attend sur la situation de la femme, le couscous et tout le folklore“.

A part deux très vagues allusions, l’une sur l’origine de Maryem, l’un des personnages-clé que l’on devine être marocaine et l’autre sur une pâle personnage faisant de la figuration dans une scène au milieu d’u jardin public, Leila SLIMANI a écrit un roman qu’une française de souche aurait écrit!

D’abord dans une langue parfaite, tranchante, acérée.

Ensuite, dans un cadre parfaitement maîtrise : un jeune couple parisien, bobo à en mourir, ambitieux, dévoré par son travail et son désir de réussite, fait face au problème de la garde de ses deux enfants.

Enfin, dans une histoire absolument hallucinante où une nounou, parfaite, consciencieuse jusqu’à l’excès de zèle, devient peu à peu un personnage trouble, glauque, et même inquiétant pour finir en infanticide sans cœur!

Leila SLIMANI a très bien su rendre cette ambiance où le suspens s’installe peu à peu, sur fonds de choc des classes sociales et de tensions intimes.

Si l’auteure a été primée alors que les quatre deniers romans en course pour le prix Goncourt étaient tous inscrits dans le registre noir sinon morbide ( infanticide pour elle, suicide pour Catherine Cusset, cannibalisme pour Régis Jauffret et génocide pour Gaël Faye), c’est que vraiment elle a su aller au plus profond de l’âme de ses personnages, que ce soit les parents bobos irresponsables et leurs enfants gâtes et déboussolés que la nounou énigmatique à souhait et finalement meurtrière.

Dès la première ligne du roman, j’ai fait le lien avec “L’étranger” d’Albert Camus qui commence avec la phrase-culte : “Aujourd’hui, maman est morte”.

Leila Slimani entame son récit par ces mots terribles : “Le bébé est mort”!

Le décor est planté, l’histoire peut commencer, tortueuse, compliquée, et finalement morbide! Sans le style vif et le talent de conteuse de Leila Slimani le roman aurait pu être simplement glauque!

Non, ce texte est splendide, car il ne se contente pas de raconter, il analyse, décortique et explique!

Bravo, Leila SLIMANI! Vous êtes une belle plume (un beau clavier), en tous cas une grande romancière!