AL MOUNFARIJA ( المنفرجة ) : poème de l’espoir et de l’espérance

J’avais promis dans un de mes derniers billets de revenir sur le poème AL MOUNFARIJA ( المنفرجة ).

Le citoyen lamda que je suis ne connaissait que la version popularisée par notre grand chanteur national Abdelhadi BELKHAYAT et comme nombre de marocain/es novices en matière de chants religieux, je pensais que la composition musicale qui portait ces paroles était de ce grand artiste qui nous a donné tant de morceaux plus beaux les uns que les autres.

Or, la lecture du dernier roman de Mahi BENBINE (le fou du roi), où il parle de son père qui était bouffon du défunt roi Hassan II, m’a poussé à en savoir plus sur AL MOUNFARIJA. Et j’ai appris quelques détails que je partage avec vous.

Le texte du poème – de la qacida – est de l’imam Abu Al Fadhl Yûsûf Ben Mohamed Ben Yûsuf Al Tozirî Al Tilimsânî (né à Tozeur en Tunisie en 433 de l’Hégire – 1041 et décédé à Bejaïa, en Algérie en 513 de l’hégire – en 1119) et il avait le ” pouvoir » d’apaiser les malheurs comme celui d’exaucer les vœux de celui qui la réciterait “.

Mais selon la version romancée du père de Mahi BINBINE – poète lui-même et surtout grand connaisseur de la littérature orale arabe – le texte de ce poème aurait été écrit par un joaillier, un peu poète, à qui un sultan aurait ordonné de tailler pour le lendemain matin une émeraude d’une rare finesse en vue de l’offrir à son épouse qui allait accoucher. Le joaillier, par une malencontreuse maladresse, aurait brisé l’émeraude en deux morceaux pratiquement égaux.

Craignant les foudres colériques du sultan, le joaillier-poète a passé la nuit à composer ce poème et avant le lever su soleil, un émissaire vient lui annoncer que l’épouse du sultan avait accouché de DEUX JUMEAUX et qu’il devait donc présenter à son souverain DEUX JOYAUX…Il a pu ainsi tailler les deux pierres identiques et réaliser deux bijoux identiques.

Ce poème l’avait sauvé …

Depuis, ce texte est récité dans les mosquées et les soirées religieuses pour rendre grâce à Allah de nous donner espoir et de nous permettre l’espérance! La récitation est facilitée par le rhyme assez particulier de la métrique choisie par Abu Al Fadl.

Dans la tradition marocaine, nous continuons encore, à certaines occasions, à réciter AL MOUNFARIJA sans aucune référence musicale, en respectant juste le rythme du texte.

Quant à la composition musicale, elle serait due à un maître libyen du “maalouf” (genre de musique arabo-andalouse très apprécié dans l’est algérien, en Tunisie et en Libye) Hassan LARIBI qui a présenté son oeuvre musicale au public d’Alger lors du festival international des musiques anciennes organisé en 2006.

Il semblerait que feu le roi Hassan II, quand il a découvert la version chantée de cette qacida, aurait demandé à Abdelhadi BENKHYAT d’en réaliser une orchestration moderne, ce que donna la version que nous connaissons tous.

PS : Pour avoir le texte original de ce poème, sa traduction en français et son explication et pour d’autres renseignements qui ont nourri ce billet, voir ce lien

Petite ballade dans la littérature écrite et orale de l’Afrique aux Antilles, en passant par l’Océan Indien.

, poèmes

 

Feuilleter une anthologie n’est pas toujours jouissif, car le choix des textes présentés reste toujours subjectif et peut ne peut correspondre au goût du lecteur!

Mais si l’auteur est connu et reconnu, l’envie de se plonger dans l’univers qu’il a choisi est prégnante et Edouard J MAUNICK nous entraine dans  une petite ballade fort agréable avec  “POEMES ET RECITS d’Afrique Noire, du Maghreb, de l’Océan Indien et des Antilles“,  publié en 1997 aux Editions du Cherche-Midi.

Mauricien installé à Paris depuis 1960, il a travaillé dans le journalisme engagé dans le panafricanisme  avant d’entamer une carrière d fonctionnaire international à l’UNESCO, tout en publiant  ouvrages poétiques et enregistrements sonores et  une série d’anthologies sur divers sujets culturels  africains.Il connait donc son sujet.

Une anthologie ne se lit pas de la première à la dernière page, elle se feuillète et le lecteur s’arrête à un  titre qui l’interpelle ou au nom d’un auteur qui l’intéresse, peut-être aux premiers mots du passage présenté.

Dans celle-ci, les auteurs sénégalais sont les plus cités, avec quelques anonymes et quelques grands noms comme Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor et Tam’si Tchikaya

Ainsi, j’ai pu découvrir des perles poétiques, comme ce “Prière d’un fils de pêcheur” de Fatou Son N’Daye :

Mer immense, mer sans limite

épargne mon père, le pêcheur,

qui dès l’aube

affronte tes flots,

mais si un jour

ton courroux se déchaîne,

épargne mon père, le pêcheur

car ma maman que l’angoisse étreint

quand hurle la tempête

est une barque désemparée et son cœur bat le glas.

Mer immense, mer sans limite

Epargne mon père, le pêcheur

pour que nos sept faims

puissent s’assouvir de pain de sel quotidiens.

    Je me suis longuement attardé à lire et à relire ce poème sans titre  de Amadou LAMINE SALL :

Mais Dieu qu’elles sont

toujours tristes les rues au petit matin

l’enfant sans foyer au petit matin

et tous ces regards à vivre

tous ces fragiles et menus pieds nus écorchés

tous ces pots de pitance vides

au cou rouillés des petits talibés

de petis talibés de quatre ans

de petits talibés de six ans….l’âge de mon fils

de petits talibés qui ne mangent pas et lui qui mange

qui ne lisent pas et lui qui lit déjà.

Je me suis amusé avec mon petit-fils à réciter “RIME” de Gana KEBE MBAYE : j’en ai apprécié le rythme, il en a aimé la simplicité.

Tourterelle

sauterelle

çà rime, çà rime

comme prime et crime.

Ecolier

et collier,

çà rime, çà rime

comme fume et parfume.

Papillon

et grillon, çà rime, çà rime

comme cerceau et berceau.

Vive le rime, la belle rime,

pour les tout-petits!

J’ai aussi découvert quelques contes dont certains ont beaucoup amusé mon petit-fils comme “Chassez le naturel…. ” de Edouard NGOM où un lièvre et un singe essaient  de refréner vaine ment leurs tics respectifs ou d’autres de M.M. DIOUF  plus grave tel “Qui peut m’aider à mettre cette jarre sur ma tête?” qui relate l’égocentrisme d’une mère indigne et plus optimiste comme “BOORI“qui met en scène un enfant qui a perdu une vache confiée à sa garde par son père. Ils figureront surement sur le recueil de contes que je lui prépare, une fois qu’il saura lire couramment.

L’Algérie est représentée dans cette somme par un poème de Assia DJEBBAR intitulé “ALGER“, construit sur une anaphore, qui commence par “ville-vaisseau les flottes sombrées” et se termine 40 vers plus loin par “ville-flambeau la liberté” , “ville-des deux îles de Bab Aroudj”.

La poétesse  réunionnaise Agnès OLIVE figure dans cette anthologie avec son poème “La race du poète” dont les premiers vers résonnent bien comme le cri d’une habitante d’une île du bout du monde :

“Dehors

est un grand pays.”

L’autre insulaire qui figure dans cette anthologie, le haïtien DAVERTIGE évoque  lui aussi dans un poème   la notion de “L’espace en lui même“, comme s’il étouffait dans son île maudite :

“Je m’en vais dans l’espace d’un homme seul”

Pour sa part, la littérature marocaine est évoquée à travers deux auteurs, évoluant dans deux univers différents. On y trouve deux  textes inédits  de Mohammed Khaïr-Eddine  : le premier  dédié à Mehdi El Mandjra et intitulé “Reptiles”, très caractéristique du style torturé de feu Khaïr-Eddine et l’autre “L’arganier” où le poète évoque l’arbre symbole de son Sud natal.

L’autre représentant marocain est, bien sûr,  l’omniprésent Tahar Benjelloun. Mais l’auteur de l’anthologie ne doit pas manquer d’un certain humour car parmi les trois textes qu’il a retenu il a choisi l’un qui commence par ces mots prémonitoires  :

“Cet homme vend du sable et des mots.”

Pour finir, je ne peux pas me retenir d’émettre une réserve sur cette anthologie : Edouard J. MAUNICK  aurait pu présenter, même de manière succincte, les auteurs, poètes et conteurs qu’il a choisis.

LE PLAISIR D’ETRE GRAND-PERE.

J’ignore s’il existe véritablement  un “art d’être grand-père”.  Victor Hugo semble l’avoir exercé, mais je crois que c’est beaucoup plus son égo de grand- poète qui a prévalu dans cette affaire : le vieux poète  a dû éprouver un plaisir certain à être grand-père et il a pris cela pour de l’art.

Pour ma part, depuis trois ans et demi, je vis mon état de grand-père avec un plaisir renouvelé.

Pas besoin d’avoir du talent,  ni d’être un artiste, ni de maitriser un art quelconque pour être un grand-père comblé.  Il suffit juste d’être à l’écoute de son gamin, de lui consacrer du temps et de le laisser vivre sa vie : le plaisir est infini parce que changeant, infini parce que inattendu, infini parce que spontané.

Plaisir de voir une petite vie se construire au jour le jour, et parfois même d’heure en heure! Aucun art de la part du grand-père, aucune prédisposition spéciale : juste donner le temps à son petit-fils d’évoluer dans un monde qu’il découvre, parfois avec émerveillement, d’autres avec une certaine frayeur, souvent avec curiosité et toujours avec intérêt.

Plaisir de voir son gamin devenir chaque jour plus sûr de soi, plus téméraire. Hier, il craignait l’eau de la piscine et ce matin il s’y jette avec délectation en riant aux éclats. Avant-hier, il refusait de s’approcher du poney tout doux et demain il le chevauchera en lui intimant l’ordre de galoper, comme il l’a vu le faire dans ses dessins animés. Pas besoin d’être un artiste pour jouir de ces moments, ; il suffit juste de les vivre.

Plaisir d’entendre le petit se raconter mille et cent histoires, où se mêleront les héros des contes que vous lui aurez racontés avec les noms de personnages qui vous sont totalement étrangers mais que lui maitrise à la perfection, imitant leur voix. Point n’est besoin d’être expert en théâtre pour apprécier ces prestations qui continuent jusqu’à ce que  le sommeil réparateur finisse par les ensevelir.

Il n’y a pas un art d’être grand-père : le vieux Hugo, tout imbu de sa gloire de poète, a cru être un artiste juste parce qu’il s’est donné la peine de s’intéresser à sa petite-fille.

Le véritable art réside dans la faculté d’un gamin de trois ans de tenir une discussion, surtout un gamin de chez nous, dans cet étrange sabir où se mêlent l’arabe et le français, avec quelques mots d’anglais parfois (eh, oui Dora et ses DVD piratés contribuent au multilinguisme plus que la politique officielle du pays).  Écouter cet délicieux verbiage, voilà un plaisir que Hugo n’a jamais gouté; mais lui, le grand poète l’aurait-il apprécié?

L’art, car s’en est un, est pour un gamin haut comme trois pommes, d’amadouer un vieux monsieur, qui en a vu des vertes et des pas mûres : le plaisir reste entier pour le grand-père de succomber aux caprices  “la chair de sa chair” – l’expression n’a jamais mieux évoqué son sens que dans le cas du fils de votre propre fils -.

Victor Hugo a surement atteint le sommet de son art de grand-père quand il a écrit à propos de sa petite-fille Jeanne, “qui parle et qui dit des choses qu’elle ignore” :

” Dieu, le bon vieux grand-père écoute émerveillé”

Oui, le grand poète a trouvé ce mot tout simple pour résumer le plaisir d’être grand-père : ÉMERVEILLÉ!

P.S. : en cette veille de Ramadan, je présente mes vœux à tous les grand-pères et toutes les grand-mères (et Dieu sait si elles sont importantes dans la vies de petits mioches),  à tous les papas et à toutes les mamans et aussi à tous les gamins et gamines qui n’en finissent pas de nous émerveiller!

 

Jacques BREL en arabe? Pourquoi pas?

Il est assez inattendu de lire du Jacques BREL dans la langue de Ahmed CHAWKI.

A priori rien dans la poésie de ce belge devenu parisien ne semble pouvoir se transposer dans la langue arabe, langue  noble et emphatique s’il en est.  Jacques Brel écrivait pour que ses mots soient mis en musique, pour qu’ils soient chantés, ou plutôt sortis de ses tripes,  sur une scène face à un public réceptif et réactif.

Pourtant, Abdellatif HISSOUF a réussi à rendre en arabe les aspects les plus spécifiques de la poésie de Jacques BREL.

Il a su communiquer l’insolence que Jacques Brel a voulu mettre dans “LES BOURGEOIS”.

البورجوازيون ييشبهون الخنازير

كلما تقدموا في  السن ،

كلما اصبحوا  أغبياء

البرجوازيون ييشبهون الخنازير

كلما تقدموا في  السن ،كلما اصبحوا ……

Les bourgeois, c’est comme les cochons
Plus ça devient vieux, plus ça devient bête
Les bourgeois, c’est comme les cochons
Plus ça devient vieux, plus ça devient…

Il a su transmettre la douce  et amère poésie qui habite LA CHANSON DES VIEUX AMANTS:

نعم ، تغيرت كل الأشياء

أنت فقدت طعم الماء

و أنا فقدت طعم المغامرة

لكن حبيبتي الرقيقة والحنونة

لققن حبيبتي الرائعة

من طلوع الفجر إلى غروب الشمس

لا زلت أحبيك، أتعلمين؟ لا زلت أحبك.

Plus rien ne ressemblait à rien
Tu avais perdu le goût de l’eau
Et moi celui de la conquête

Mais mon amour
Mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin du jour
Je t’aime encore, tu sais, je t’aime

Il a su également nous communiquer la tristesse infinie qui berce LES VIEUX.

المسنون لا يموتون

لكنهن في أحد الأيام ينامون

ولا يستيصدون

تجدهم يمسكون بايدي بعضهم البعض

يخافون من التيه،

لكنهم مع دلك يتيهون

و الأخر الدي يبقى على قيد الحياة

الأحسن أو  السي ع

الحنون أو القاسي

لا يهم،

الدي يبقى من دون الأخر

يصبح في جهنم.

قد ترونه

أو قد ترونها في بعض الأحيان

يغوص أو تغوص في كابة غامرة

يقطعون الحاضر وهم يستسمحن.

لانهم لم يصلوا بعد آخر الطريق

Les vieux ne meurent pas, ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l’autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n’importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus loin

Il est même réalisé l’exploit de nous faire partager l’ambiance glauque qui règne sur le  port d’AMSTERDAM

في ميناء أمستردام

هناك بحارة يشربون

يشربون ثم يشربون

و  لمرةٍ أخرى يشربون

في صحة عاهرات أمستردام يشربون

في صحة عاهرات هامبورغ

و عاهرات بقي العالم يشربون

قل انهم يشربون نخب السيدات

اللائي يقدمن لهم أسجدهن الجميلة

اللائي يمنحنهم ما يملكن من فضيلة

مقبلة قطعة من ذهب.

Dans le port d’Amsterdam

Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore
Ils boivent à la santé
Des putains d’Amsterdam
De Hambourg ou d’ailleurs
Enfin ils boivent aux dames
Qui leur donnent leur joli corps
Qui leur donnent leur vertu
Pour une pièce en or
.

Il ne faut pas s’étonner de ce tour de force car Abdellatif  HISSOUF est traducteur de profession. Mais bien que spécialisé dans la traduction économique, il reste poète à ses heures.

Dans جاك بريل ، حياته، أفكاره وأشعاره (Jacques BREL, sa vie, ses idées et ses poèmes), l’auteur nous présente le petit  Jacques, enfant turbulent mais soumis à la dure discipline familiale, puis le Brel face aux femmes et à l’amour, le Brel chantre de l’amitié, le Jacques bourreau du travail et de l’effort, enfin le Brel au milieu de ses rêves et de ses angoisses, à savoir la nuit et la mort, et bien sûr Don Quichotte.

Tous ces aspects  de la vie de Jacques BREL sont précisés par des citations de l’auteur-interprète.

Je conseille la lecture de ce petit livre, publié en 2003 pour compte de l’auteur et imprimé chez Matabaat Al Itifaq, Casablanca. Cela mérite les 50 dirhams.

Vous y découvrirez, j’espère avec plaisir, la traduction de 17 chansons emblématiques de Jacques BREL, dont celles que j’ai citées plus, comme par exemple : JEFF, LES BONBONS, CES GENS LA,et bien entendu l’incontournable NE ME QUITTE PAS.

L’auteur y signale une liste de 5 ouvrages essentiels pour tout connaitre sur Jacques BREL.

Bonne lecture!

P.S. : je ne sais  s’il existe des versions chantées en arabe de textes de BREL. Si vous en connaissez, faites moi signe. Merci!

La Méditerranée et ses poètes

Je voudrais signaler cette anthologie que tout amoureux de la Méditerranée devrait avoir sur sa table de chevet : une somme de plus de 900 pages qui regroupe “LES POETES DE LA MEDITERRANEE” publiée  en septembre 2010 par les éditions GALLIMARD dans la collection Poésie-Culturesfrance.

 

En feuilletant cet ouvrage où Eglal ERRARA, sociologue égyptienne, éditrice, auteure de livres pour la jeunesse et poète, a compilé quelques unes des oeuvres de poètes de tout le pourtour méditerranéen, le lecteur est invité à un long voyage dans vingt-quatre pays décliné en  dix-sept langues et en cinq alphabets.

Toute la diversité de la Mare Nostra se retrouve dans cette anthologie : les textes originaux sont transcrits dans la langue et l’aphabet d’origine avec une traduction en français.

Eglal Errara nous prévient dans sa présentation que cette diversité n’implique pas forcément une fusion, fut-elle de façade  : “Pas l’ombre d’un quelconque œcuménisme littéraire, pas de vœu pieux de réconciliation, ni de tiède consensus”.

Le voyage proposé par cette anthologie suit pourtant une certaine logique “géographique”. Partant de la Grèce, un cabotage poétique nous mène vers des pays “dont tous possèdent une façade, aussi étroite soit-elle, sur la Mare nostrum”. Sans les citer tous, le lecteur peut s’arrêter en Turquie, ou en Egypte après une étape en Israël et en Palestine, puis aller flâner en Tunise ou au Maroc, avant de respirer l’air de l’Espagne ou de l’Italie, pour se perdre dans les dédales des Balkans inconnus, entre Bosnie et Macédoine.

Tous ces pays ont une histoire commune et parfois sanglante, mais la poésie la dépasse! Dans la préface de cette anthologie, Yves Bonnefoy, poète et traducteur français, n’affirme-t-il pas que ” Toute la Méditerranée se rassemblerait autour de l’idée grecque de l’évidence, un mot de même étymologie que LUMIERE”.

Un seul regret peut être éprouvé à l’encontre du choix des poètes :  le choix s’est porté sur “quatre générations de poètes vivants”. C’est le lot de toute anthologie car elle exclut l’exaustivité.

Un conseil donc : posez cet ouvrage à portée de main et ouvrez-le de temps à autre,  quand vous prend  l’envie “de voyages ou d’exils”.

Nâzim HIKMET, grand poète et vrai militant.

Par ces temps où il est beaucoup question de révolution(s) et de militants, il est bon de retrouver  quelqu’un qui fut à la fois un révolutionnaire, un militant mais  aussi et surtout un poète.

Ces retrouvailles (ou cette découverte, si nous le connaissez pas), vous pouvez les faire en feuilletant  un petit ouvrage intitulée « C’EST UN DUR METIER QUE L’EXIL – Anthologie poétique » du poète turc Nazim HIKMET, établie et présentée par un de ses compagnons de route et de lutte Charles DOBZYNSKI, qui l’a aidé à la traduction en français, publiée par les éditions LE TEMPS DES CERISES en 1999.

Né à Salonique en 1901 dans une famille aisée, cultivée et libérale, Nizam HIKMET  est le plus grand poète turc du XXème siècle.

Son parcours politique et militant est marqué par son appartenance, dès les années 20, au parti communiste turc. Son engagement politique lui valu de passer  une grande partie de sa vie en prison et la déchéance de sa nationalité turque.

Condamné à l’exil perpétuel, il parcourt le monde, sauf les USA qui ne lui ont jamais accordé de visa d’entrée, il a milité jusqu’à la fin de vie pour la paix et la non-prolifération des armes nucléaires.

Communiste mais pas stalinien, il a reçu en 1950 le Prix International de la Paix, qu’il partage, entre autres,  avec le poète chilien Pablo NERUDA et le peintre espagnol  Pablo PICASSO.

La production littéraire de Nizam HIKMET a  cette particularité d’être très diverse (romans, récits,  pièces de théâtre et surtout poésie). Elle fut  longtemps interdite de diffusion en Turquie malgré son succès international, avant que le poète militant soit réhabilité par les autorités de son pays en 2009, soit près de 39 ans après son décès à Moscou.

Comment faire le choix de quelques vers dans l’œuvre de Nizam HIKMAT ?

Je vais juste ouvrir, au hasard, l’anthologie précitée et en  piocher quelques uns, chacun né d’une inspiration différente :

ADIEU (1931),   sur l’amitié entre les hommes

Nous nous reverrons, mes amis, nous nous reverrons
Nous sourirons ensemble au soleil
Nous nous battrons côte à côte. Ô mes amis
Mes frères de combat
Mes compagnons de travail
Adieu !

LE GÉANT AUX YEUX BLEUS  (1935), sur l’amour déçu.

Le géant comprend maintenant
Que les amours de géant
Ne peuvent même pas être enterrées
Dans la maison aux chèvrefeuilles moirés.

VOYAGE A BARCELONE SUR LE BATEAU DE YOUSOUF L’INFORTUNE (1940), sur la liberté.

Nous avons vu à Barcelone dans l’aurore
La liberté se battre en chair et en os
Nous l’avons regardée les yeux en flammes
Et comme la peau brune et chaude d’une femme
De nos mains d’hommes affamés
Nous avons touché la Liberté.

RUBAÏ (quatrain) (1945), dans un genre particulier très prisé par les poètes perses.

Fini, dira un jour notre mère Nature
Fini de rire  et de pleurer, mon enfant
Et ce sera de nouveau la vie immense
Qui ne voit pas, qui ne parle pas, qui ne pense pas.

POEME (1946), un texte d’une infinie tendresse .

La plus belle des mers
Est celle où l’on n’est pas encore allé.
Le plus beau des enfants
N’a pas encore grandi.
Les plus beaux jours
Les plus beaux de nos jours
On ne les a encore vécus.
Et ce que moi je voudrais te dire de plus beau
Je ne l’ai pas encore dit.

UNE HEURE DU MATIN (1951), sur les affres d’une arrestation nocturne d’un militant.

Il est une heure du matin
Nous n’avons pas éteint la lampe
Peut-être que dans un moment,
A l’aube, peut-être
Ma maison sera forcée
On m’arrêtera, on m’emmènera
Avec mes livres
Les flics de la police politique à mes côtés,
Je me retournerai et je regarderai
Ma femme restera sur le pas de la porte,
Et dans son ventre plein et lourd
Le bébé tournera et se retournera.

MES FRÈRES, sur l’amitié entre les peuples.

Mes frères
En dépit de mes cheveux blonds
Je suis asiatique
En dépit de mes yeux bleus je suis africain
Chez moi, là-bas, les arbres n’ont pas d’ombre à leur pied
Tout comme les vôtres, là-bas.
Chez moi, là-bas, le pain quotidien est dans la bouche du lion.

Et pour rester dans l’actualité qui bouleverse le monde arabe, il n’est pas inutile de rappeler ces vers  inspirés par la chute du dictateur  Staline.

Ses bottes on disparu de nos places
Son ombre de nos arbres
Ses moustaches de nos potages
Ses yeux de nos chambres
Et de nos poitrines est tombé
Le poids de tonne de bronze, de pierre, de plâtre et de papier mâché.

Je ne pourrais pas  clore ce billet sans vous proposer dans son intégralité le poème FACE A LA PORTE EN FER et la lourde charge émotionnelle qu’il transmet :

Six femmes étaient là, face à la porte en fer.
L’une restait debout, cinq assises par terre.

Huit enfants étaient là, face à la porte en fer
Et leur bouche ignorait encore le sourire.

Six femmes étaient là, face à la porte en fer
Tristesse aux mains, pieds patients comme des pierres.

Huit enfants étaient là,  face à la porte en fer
Et des regards de djins brillaient parmi les langes.

Six femmes étaient là, face à la porte en fer
Leurs cheveux avec soin noués comme des secrets.

Huit enfants étaient là, face à la porte en fer ;
l’un d’eux gardait croisées les paumes de ses mains.

Un gendarme était là, face à la porte en fer ;
Longue est la faction, la chaleur est d’enfer.

Un cheval était là, face à la porte en fer
Un pauvre canasson sur le point de pleurer

Un vieux chien était là, face à la porte en fer,
il avait le poil jaune et le museau très noir.

Il y avait dans les paniers des poivrons verts,
Du charbon dans les sacs, de l’ail dans les besaces.

Six femmes étaient là, face à la porte en fer ;
Cinq cents hommes de l’autre coté, nobles gens.

Mais si tu n’étais pas l’une de ces six femmes
Moi j’étais à coup sûr l’un parmi les cinq cents.

Alors, amis qui passez par cet espace, courrez à la recherche d’un recueil de poèmes de Nazim HIKMET ! Je vous garantis que vous ne le regretterez pas.

IN MEMORIAM Mohamed KHAÏR EDDINE

J’ai reçu, il y a quelques jours, d’une personne qui m’est totalement inconnue un  mail  accompagné du  texte suivant à la mémoire du regretté poète – écrivain – dramaturge marocain Mohamed KHAIR EDDINE.

“À L’AME DE KHAÏR ED-DINE
par Ahmed EL INANI

Même errance même quête même aventure
Même fulgurance même acharnement
Même fugacité même évanescence
Même turbulence même violence
Même entêtement sillonnant
Les beaux textes non encore érigés
Les écrits merveilleux à venir
Les dits non encore énoncés
Qui frétillent à l’état embryonnaire
Même hardiesse même audace même force
Implacable même turbulence
Même exil même errance
Même ailleurs inaccessible
Même ici centrifuge
Même désir inassouvi
Même fièvre même rêve même cauchemar
Même prégnance de l’espace
Même pensée en perpétuel mouvement
Même départ au hasard
Même éternel retour
Constante esthétique de l’inachevé
Même texte gratté biffé falsifié
Même processus vivant même âpreté
Même gestation perpétuelle même alacrité
Même périple périlleux même péripéties “sudiques”
Mêmes ascensions mêmes voyages oniriques
Même éclat même frénésie même tumulte
Même séisme même volcan même guérilla
Même miroir éclaté même torrent impétueux
Même voix intempestive même face sans fard
Même odeur de mantèque
Même miroir “hanté” “enchanté”
Mêmes déambulations
Même vie même rêve même peuple toujours errant
Même “bouts d’existence incorruptibles”
Même image fugitive même imaginaire prolifère
Même vision apocalyptique
Même alacrité même âpreté même “AIGRITUDE”
Même soliloque enragé
Même confession pamphlétaire
Même subversion des codes
Même énergie vertigineuse du verbe
Même cri blasphématoire injurieux
Même “roman malmené” même jeu délirant
Mêmes lambeaux rongés de pourriture
Même âme blessée même voix qu’on bafoue
Même moi qui s’effrite qui s’en va sans partir
Même homme en état de poésie permanente
Même tronc miné d’où le pourchassé leurre la mort
Même légende même mythe mêmes fleurs
Qui renaissent de leur cendre
Même sud même nord mêmes viatiques
Même poète toujours errant “

C’est pour moi un plaisir de le mettre en ligne pour le partager avec vous et pour nous rappeler ensemble le poète que fut Mohamed Khair Eddine.

Je n’ai pas accolé de qualificatif à « poète » parce que s’agissant de Mohamed  Khair Eddine, il est malaisé d’en trouver qui corresponde exactement à son œuvre. Œuvre diverse : romans, poèmes, théâtre, articles de presse.

Certains le qualifient de « HERMÉTIQUE » : en effet, les écrits de Khair Eddine ne sont pas à la portée de la première lecture. Ne voulait-il pas, selon ses propres mots,  « trouver la phrase qui résume tout » !

D’autres l’ont trouvé « INCOHERENT » ! Les blessures de la vie l’ont marqué et l’antagonisme entre la personnalité propre et ses origines ont contribué à le rendre insaisissable, aux yeux de ceux qui ne l’on t pas compris.

Khair Eddine ne pouvait être que « hermétique » et éventuellement « incohérent » mais sûrement « singulier »  parce qu’il était l’un des créateurs du mouvement « POESIE TOUTE », qui prônait une  « guérilla linguistique ».

Mohamed Khair Edine,  a traversé notre jeunesse comme un éclair foudroyant, brûlant tout sur son passage, marquant au feu rouge notre mémoire : notre génération a lu, sans toujours en saisir le sens véritable, ses textes que l’on se passait sous le manteau !

Il a été le poète de l’exil, voulu et vécu dans la douleur, le poète de l’errance qu’il a assumée jusqu’aux derniers jours de son existence, mais aussi le poète du sud du Maroc, qu’il n’a jamais oublié. Et surtout le poète de la liberté : « On ne met pas en cage un oiseau pareil » écrit-il dans « Dernier journal » (août 1995.)

Biographie rapide de Mohamed KHAIR EDDINE

1941 : naissance dans un village du Sud marocain, Tafraout.
Adolescence à Casablanca et éveil à la vie littéraire et politique.
1960 : Séisme d’Agadir et retour à Agadir.
1965 – 1979 : exil en France, particulièrement pénible.
1979 : retour au pays avant un nouveau et court exil.
18 novembre 1995 : décès à Rabat, après une période difficile.

Bibiographie de Mohamed Khair Eddine

·  Agadir (1967)
·  Corps négatif (1968)
·  Histoire d’un Bon Dieu (1968)
·  Soleil arachnide (1969)
·  Moi l’aigre (1970)
·  Le Déterreur (1973)
·  Ce Maroc ! (1975)
·  Une odeur de mantèque (1976)
·  Une vie, un rêve, un peuple, toujours errants (1978)
·  Résurrection des fleurs sauvages (Éditions Stouky et Sedki, Rabat, 1981).
·  Légende et vie d’Agoun’chich (1984)
·  Il était une fois un vieux couple heureux (1993, première édition 2002)
·  Faune détériorée (1997)

UN PEU DE POESIE POUR REVER UN PEU

Il y a quelque temps, j’évoquais ici quelques vers éternels de la poésie arabe que j’avais retrouvés !

Aujourd’hui, je vous invite à revisiter certains poèmes français, qui ont marqué la jeunesse de ceux qui ont eu la chance d’avoir la littérature dans leur cursus scolaire d’adolescent.

Pour ma part, je garde de Charles BAUDELAIRE  le souvenir  du plus grand des poètes de langue française, bien plus important que Hugo ou Lamartine.

baudelaire

Son poème « HARMONIE  DU SOIR » est un véritable chef-d’œuvre, de musicalité, de rythme et bien sûr d’harmonie. Les rimes reviennent à un rythme totalement inattendu, les vers sont repris de manière à vous donner une  sensation de tourner en rond ou d’être bercé par des vagues invisibles.

Je vous invite à le lire, ou encore mieux à l’écouter :

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir …
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir,
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir,
Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige,
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grands reposoir,
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

L’INVITATION AU VOYAGE vous donne l’irrésistible envie de partir, mais de partir sans rien abandonner, sans rien céder, de partir à deux, dans la sérénité. Lisez et surtout écoutez, en rêvant:

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Victor HUGO ne m’a pas laissé tellement de souvenirs mais ses poèmes en tant que père et grand-père m’avait déjà marqué, tout jeune.

hugo.

« A Villequier » a, pendant de longues années, été mon poème de chevet : ce que le poète ressentait à la perte de sa fille, je l’ai ressenti,  bien plus jeune à la perte de mon père,  et je ne savais l’exprimer.

Puis l’âge venant, j’ai appris à apprécier d’autres  de ses textes, pas les romantiques mais  les plus simples, comme « Lorsque l’enfant parait » :

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris.
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Les villes traversées par un fleuve m’ont toujours fascinées. J’ai l’impression qu’une vie mystérieuse mais belle s’installe sous les ponts comme le donne à croire  « Le pont Mirabeau » de Guillaume Apollinaire.

appollinaire

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Il ne faut pas que j’oublie « LE VENT » d’Émile Verhaeren !

verharen

Ce poème me donne l’impression de sentir souffler  le fameux « Charqui », ce vent d’est qui rend fou Tanger et les tangérois ! Bien sûr le poète belge parle d’un vent de chez lui, un vent froid venu du Nord. Mais dans mon esprit, mais comme personne n’a su le décrire,  « LE VENT » de Vérhaeren est bien  notre « charqui ».

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre ;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent ;
Aux citernes des fermes.
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolies.

Dans les étables lamentables,
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.
— Le vent sauvage de Novembre ! —
Sur sa butte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d’éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Les vieux chaumes, à cropetons,
Autour de leurs clochers d’église,
Sont ébranlés sur leurs bâtons ;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent, comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.

Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes,
Criant de froid, soufflant d’ahan,
L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes,
Criant de froid, soufflant d’ahan,
L’avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes ;
L’avez-vous vu, cette nuit-là,
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n’en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient, comme des bêtes,
Sous la tempête ?

Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant,
Voici le vent cornant Novembre.

Un autre poème est resté gravé dans mon esprit depuis le lycée, sans raison précise : « EL DESDICHADO » de Gérard de Nerval.

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A cause du titre peut-être : le mot espagnol qui semble porter toute la tristesse du monde ! Peut-être aussi à cause des mots qu’il comporte et que je n’ai jamais cherché à comprendre, mais qui sonnent si bien : Le Pausilippe ? Lusignan ? Le Pampre ?

Lisez et écoutez, et appréciez peut-être comme j’apprécie:

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Je finirai cette petite sélection par le poème le plus simple et le plus beau : BARBARA de Jacques Prévert.

prevert

En écoutant ce poème, j’ai l’impression de voir un film en noir et blanc. D’avoir rencontré Barbara.

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu a tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu a tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

J’espère vous avoir fait partager de beaux moments!

Il est mort LE POETE, il est mort LE CHANTEUR

Jean FERRAT est mort, hier samedi 13 mars 2010.

ferrat

Jean Ferrat ne chantait plus depuis des années, mais ses chansons n’ont pas été oubliées. La compilation reprenant  57 de ses succès – de  « La montagne » à « Potemkine » – s’est vendue depuis l’automne 2009 à plus de 100.000 exemplaires.

Dans sa carrière, cet auteur-compositeur-interprète a souvent connu la censure !

« Nuit et brouillard », écrite en l’hommage aux juifs déportés, avait été « déconseillée » par la direction de l’ORTF.

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers,
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés,
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants,
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent. »

« Potemkine », qui rappelait la révolte des marins du cuirassé russe, a été « interdite » lors d’une émission en direct.

« M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Qui chante au fond de moi au bruit de l’océan
M’en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde
Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents
Ma mémoire chante en sourdine : Potemkine. »

Communiste de conviction, Jean Ferrat a su pourtant rester à distance du P.C.F. qu’il a ouvertement critiqué, dans sa chanson « Camarade »,  pour son inertie face à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques en 1968.

«  Que venez-vous faire, camarade
Que venez-vous faire ici
Ce fut à cinq heures dans Prague
Que le mois d’août s’obscurcit »

En 1980, il dresse dans  « Le bilan »  un état des lieux désastreux des méthodes de ses amis communistes !

« Ah ils nous en ont fait avaler des couleuvres
De Prague à Budapest de Sofia à Moscou
Les staliniens zélés qui mettaient tout en œuvre
Pour vous faire signer les aveux les plus fous. »

Artiste engagé, Jean Ferrat le fut, et ô combien et  ô comment !

Mais il faut aussi le poète de la terre et le chanteur de l’amour !

Dans « La montagne »,  il a su parler de l’exode rural avec beaucoup de tristesse, de cette terre où il finit par retourner vivre et y mourir

« Ils quittent un à un le pays, pour s’en aller gagner leur vie,
Loin de la terre où ils sont nés. Depuis longtemps qu’ils en rêvaient,
De la ville et de ses secrets, du formica et du ciné. »

Ses chansons d’amour n’ont jamais été mièvres ou doucereuses : il a su choisir les textes les plus sublimes pour chanter l’amour. Comme ce poème  Louis Aragon par exemple :

« Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre,
Que serais-je sans toi, qu’un cœur au bois dormant.
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre,
Que serais-je sans toi, que ce balbutiement. »

Et quand il a chanté la femme, il l’a fait avec un respect infini :

« Le poète a toujours raison, Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume. Face à notre génération
Je déclare avec Aragon, la femme est l’avenir de l’homme. »

Jean FERRAT nous a quitté ! ADIEU L’ARTISTE!


QUELQUES VERS ETERNELS DE LA POESIE ARABE ANCIENNE

Oubliée  entre les pages d’un livre que je n’ai pas ouvert  depuis des lustres,  j’ai retrouvé une fiche bristol,  une fiche  que je n’arrive pas à dater et sur laquelle j’avais  soigneusement quelques vers prélevés de poèmes arabes anciens!

Je vous en  livre quelques uns,  dont certains semblent encore assez bizarrement d’actualité.

D’abord, le fameux poème de Abou Al Bakaa Ar-Rindi à propos de ses regrets après la perte de Al Andalouss par les arabes qui commençait ainsi :

لكل شيءٍ إذا ما تم نقصانُ — فلا يُغرُّ بطيب العيش إنسان

La suite du poème, empreinte de nostalgie douloureuse, nous rappelle la stupide guerre que certains européens ont récemment livré  aux minarets :
حيث المساجد قد صارت كنائسَ — مافيهنَّ إلا نواقيسٌ وصُلبان

حتى المحاريبُ تبكي وهي جامدةٌ — حتى المنابرُ ترثي وهي عيدانُ

Le poète semblait avoir eu une vision prémonitoire de la situation actuelle des musulmans qui se déchirent dans des luttes fratricides et inutiles :

لماذا التقاُطع في الإسلام بينكمُ — وأنتمْ يا عبادَ الله إخوانُ ؟

Et ce dernier vers qui résume si bien la situation de beaucoup de nos immigrés dans ce qu’ils ont considéré comme l’eldorado :


بالأمس كانوا ملوكًا في منازلهم — واليومَ هم في بلاد الكفرِّ عُبدانُ

Un autre poème  de Zoheir Ibn Abi Salma avait  marqué mon adolescence car je croyais ne jamais parvenir ni à l’âge adulte ni encore moins devenir un homme âgé !

سئمت تكاليف الحياة ومن يعش         ثمانين حولاً، لا أبالك، يسأم!

Ce poème était pourtant plein de sagesse et de conseils :
واعلم ما في اليوم، والأمس قبله،        ولكنني عن علم ما في غد عمي !
ومن يجعل المعروف في غير أهله       يكن حمده ذماً عليه، ويندم
ومن يجعل المعروف في غير أهله     يكن حمده ذماً عليه، ويندم
ومن يغترب يحسب عدواً صديقه       ومن لا يكرم نفسه لا يكرّم
لسان الفتى نصف ونصف فؤاده  فلم   يبقى إلا صورة اللحم والدم

Je n’oublierai jamais ce vers d’un poète anté-islamique, décrivant la fougue d’un fier étalon :
مكر… مفر… مقبل …مدبر معاً ….كجلمود صخر حطه السيل من عل

Je n’ai jamais saisi exactement le sens de ce vers mais son rythme m’a toujours impressionné !

Autre œuvre dont j’ai retrouvé trace sur cette fameuse fiche bristol : le poème  que Al Farazdaq aurait improvisé en réponse à la question anodine de quelqu’un voulant se renseigner sur une personnalité :

هَذا الّذي تَعرِفُ البَطْحاءُ وَطْأتَهُ    وَالبَيْتُ يعْرِفُهُ وَالحِلُّ وَالحَرَمُ
هذا ابنُ خَيرِ عِبادِ الله كُلّهِمُ            هذا التّقيّ النّقيّ الطّاهِرُ العَلَمُ

Je trouve ce poème comme l’exemple type de la rhétorique et de l’éloquence arabe !

Derniers vers soigneusement recopiés sur cette fiche, l’entame de la Moula9a de M’rouou Al Kaiss :

قفا نبك من ذكرى حبيبٍ ومنزل … بسقط اللوى بين الدخول فحومل
فتوضح فالمقراة لم يعف رسمها … لما نسجتها من جنوبٍ و شمأل

Un souvenir amusant me revient à l’esprit chaque fois que je relis ces vers : la manière pour le moins originale avec laquelle un professeur d’arabe expliquait ce texte assez hermétique.

INVICTUS? POURQUOI INVICTUS?

Je ne suis pas très « cinéma », je ne vous parlerai pas de « INVICTUS », le film sorti récemment et qui traite de la réconciliation nationale sud-africaine par le rugby !

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D’autres cinéphiles le feront mieux que moi !

Seul m’a intéressé le titre de ce film et son origine : INVICTUS ! Invincible !

« INVICTUS » ? Pourquoi Clint Estwood, le réalisateur du film, a-t-il choisi  ce titre ?

L’équipe nationale de rugby de la République Sud-Africaine reste une formidable machine à jouer le rugby et à gagner des compétitions, mais elle n’est certes pas invincible!

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Cette formidable équipe, qui a toujours  produit un beau rugby, spectaculaire et généreux, a été mise au ban des nations durant la période de l’apartheid !

Et c’est avec courage et honneur qu’elle a participé à sa manière à rétablir l’unité du peuple sud-africaine, sous la férule de Nelson Mandela, en remportant sur son sol la Cou^pe du Monde de rugby en 1995 !

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Et c’est en cela que « INVICTUS » lui convient parfaitement comme qualificatif, en relation avec le poème éponyme de William Ernest Henley, écrivain anglais (23 août 1849 – 11 juillet 1903).
Ce texte, écrit en 1875, le poète, dont la santé a toujours été défaillante, trouve son inspiration  dans  la douleur que lui a causé l’amputation d’un  pied.
« INVECTUS » est connu pour ses deux derniers vers, pleins de force de caractère et de détermination morale :
« Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme. »

On comprend que ce texte surtout ait  toujours servi d’inspiration à Nelson Mandela, durant ses longues  années de lutte de contre l’apartheid, qui se sont conclues par son accession à la présidence d’un pays unifié et réconcilié avec lui-même.

Il faut signaler que ce titre « INVECTUS » a été choisi par  Arthur Quiller-Couch qui a édité le poème en 1900.

Il existe bien entendu de nombreuses traductions françaises de ce texte. Je vous propose celle de Yves Lanthier, mise en ligne sur son blog « Termexplor ».

Lisons et écoutons ce  poème, pour y trouver la force de continuer ce que chacun d’entre nous entreprend à la mesure de ses ambitions et des ses possibilités.

UN PEU DE POESIE POUR CES JOURS DE FETE

Je voudrais vous parler de ce livre, car il fait partie de ce genre que j’apprécie, ceux que l’on découvre par le plus grand des hasards dans les étagères d’un bouquiniste.

Vous savez ces livres qui sentant bon le papier jauni, ces livres un peu fripés, à force d’avoir été feuilletés, et qui semblent vous inviter à les lire !

Il s’agit de : « LA POESIE ARABE MAGHREBINE D’EXPRESSION POPULAIRE » de Mohamed BELHAFAOUI, paru en 1973, chez la (regrettée) maison d’édition François MASPERO, dans la collection Domaine Maghrébin dirigée à l’époque par Albert MEMMI.  C’était un autre temps!

Poésiecliquer pour agrandir
Ce livre est en effet un petit trésor.

Dans une longue introduction, l’auteur algérien  résume son travail universitaire  concernant la recension  de textes poétiques maghrébins d’expression populaire.  Cette partie, très instructive, peut paraître ardue aux non spécialistes.

Mais le véritable intérêt du livre, pour le profane que je suis, réside dans la présentation d’une série de poèmes dans la version arabe accompagnée d’une traduction française, suivie à la fin de l’ouvrage sur des notes biographiques et des explications lexicales fort utiles pour  situer les morceaux choisis.

Sur les dix sept textes retenus, une partie est dédiée  la gloire d’Allah et de son prophète ou à celle certains saints hommes.

Comme cet hymne au Prophète composé par SIDI AHMED BNE-TTRIKI, chantre de Tlemcen,  mort au début du XVIIIème siècle :

عييت انا نبكي و نفعني نواح
طابوا بالدمع اثمادي
لو صبت نزور مقام راحتي نستراح
سّيدنا محمّادي
مولى الكعبة المُشرّفة  مليح الملاح
صلّى الله على الهادي

J’ai beau pleurer, mes lamentations ne me servent de rien,
Et mes yeux sont usés par les larmes ;
Si je pouvais visiter le seul séjour qui ferait mon bonheur,
Je retrouverais le repos,
Je veux dire le séjour de Notre Seigneur Mohamed,
Seigneur du noble des temples,
Le meilleur parmi les meilleurs, que Dieu salue notre guide par excellence.

D’autres   sont consacrés à des sujets profanes, abordés avec grâce et finesse !

Ainsi le morceau intitulé « Prépare le vin », anonyme qui doit remonter au XVIème siècle, ou peut-être  à une période antérieure et qui fait partie  du répertoire classique de  « musique andalouse » :

دِرْ العَقارْ         يا ساقي و آسقيني
و آجلي الغيارْ    بالشرب و آحييني
في ذا النهار      زارني ضِياء  عيني

Le doux nectar …sers le-nous, ami ;
Assez de broyer du noir…redonne-moi la vie
Donne-moi à boire…ainsi qu’à ma bien-aimée
Puisque ce soir vient la lumière de mes yeux
.

L’amour courtois trouve naturellement sa place dans cette sélection  avec quelques vers de  BNA-MMSEYAB, poète tlémcénien du XVIIIème siècle qui s’exila au Maroc:

مال حببي مالُه ؛ كان معايَ كان
مال حببي مالُه ؛ يا ناسي غضبان
مال حببي مالُه ؛ لي مدة نرجا لُه

Ma bien aimée, qu’a-t-elle,
Hier encore elle était là, ma bien aimée.
Alors qu’a-t-elle donc à bouder comme ça ?
Oh, que se passe-t-il donc ? Hier seulement elle m’a quitté,
Et c’est comme une éternité.

Enfin, les légendes, les plus mystiques et les mystérieuses, qui font partie de la mémoire collective du Maghreb, ne sont pas oubliées.

Ainsi en est-il de la légende du faucon et de la colombe, dont la mise en vers est attribuée au grand barde algérien du  XIXème siècle HADJ ETTAHAR.

يا سايلني نعيد لك هذي القصّة ؛
ا بين و الحمامة ما ذا صار٠
يوم اليقين جاوا للسّيّد موسَى؛ يناجي ربّنا الوحيد القهار٠

Vous qui voulez savoir, venez écouter cette histoire,
Et tout ce qui est survenu entre le faucon et la colombe.
Ils sont venus vers notre Seigneur Moïse au jour de certitude, alors qu’il allait
S’entretenir avec le dieu unique et tout puissant.

Et pour finir, pourquoi ne pas rappeler la légende du « Serviteur du Feu  عبد النار » que YOUSSEF BEN MOHAMED, poète du XIXème siècle originaire de Biskra, dans le désert algérien, nous présente dans un souffle d’une puissance rare :

يا عبد لنار غيشي قلبي محتار؛
يا سلطان الجنون عنّي تتحزّم٠
جيب احمال الجنون و العقد الصرصار؛
و اهل التهييف و المحبة الّي تغرم٠
من شوفةْ عين فاطمة قلبي عادم٠

Ô serviteur du feu ! Viens à mon secours. Mon cœur est dans l’inquiétude.
Sultan des djinns, ceins moi pour ma cause.
Amène les cohortes de des démons, avec leurs innombrables et vaillantes légions,
Ainsi que les belles à la taille svelte, et la bien-aimée qui a inspiré mon amour,
Fatima dont le regard a brisé mon cœur.

P.S. : Je n’ai repris ici que les premiers vers des différents poèmes cités, dont  certains se déploient  sur plusieurs pages.

René CHAR : poète …combattant… militant

J’aime lire, tout lire, sans élitisme intellectuel, juste pour le plaisir de découvrir.

Ainsi, je peux dévorer sans état d’âme un roman policier avant de me colleter avec un livre sur l’histoire de l’Andalousie arabe.

Sans suivre les modes ni les critiques, il m’arrive de passer de Malek Chebel à un auteur marocain inconnu, avant de me détendre un feuilletant un recueil de poèmes, ou me heurter aux difficultés des analyses ardues de Mohamed Akroum, ou bien me délecter d’un polar bien construit.

Ces lectures représentent autant de plaisirs que je m’accorde volontiers depuis que j’ai tout le temps nécessaire à consacrer aux livres.

Au hasard de mes ballades livresques, j’ai découvert dernièrement René CHAR, un poète français du xxème siècle, dont j’ignorais absolument tout.

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Son parcours personnel m’a stupéfait.

Qu’un poète soit un rebelle n’a rien d’anormal. Mais qu’un poète soit « d’une énergie hors norme, d’une taille de géant et d’une gueule de gladiateur » est déjà plus surprenant. René CHAR mesurait plus d’un mètre quatre douze et était un joueur de rugby accompli et passionné.

Qu’un poète soit militant politique, surtout dans la première moitié du siècle dernier, était courant. Les exemples foisonnent d’Aragon à Prévert et de Boris Vian à Paul Eluard.

Militant communiste, résistant actif durant la guerre, défenseur farouche de l’environnement, René CHAR est resté pourtant poète, un poète à l’état pur, qui a su attendre la fin de la guerre et de la clandestinité pour reprendre son inspiration.

Pourtant, cet homme, à l’aspect physique rude et à la vie mouvementée, a su rester avant tout un poète.

Un critique a pu dire de René CHAR que « l’une de ses grandeurs, celle par laquelle il n’a pas d’égal en ce temps, c’est que sa poésie est révélation de la poésie, poésie de la poésie ».

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La lecture des poèmes de René CHAR est sans doute ardue. Parfois elle peut paraître rébarbative par son hermétisme : René CHAR ne parle-t-il pas de “fureur et mystère” à propos de sa poésie ou encore “d’exaltante alliance des contraires”.

Son œuvre est très vaste et ce ne sont pas les quelques extraits de poèmes que je vous propose qui vous en donneront un aperçu.
J’espère seulement qu’ils créeront en vous l’envie de connaître cet immense poète français.

Commune présence (Le Marteau sans maître, 1934)

Tu es pressé d’écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie.

Le visage nuptial (1944)

Voici le sable mort, voici le corps sauvé:
La Femme respire, l’Homme se tient debout.

Allégeance

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Le terme épars (Le Nu perdu et autres poèmes 1964-1975)

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.

Fureur et mystère, 1962

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

Rougeur des matinaux

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.

Chants de la Balandrane

Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux.

Bibliographique succincte de René CHAR
Le Marteau sans maître, 1934.
Placard pour un chemin des écoliers, 1937.
Dehors la nuit est gouvernée, 1938.
Feuillets d’Hypnos, 1946.
Fureur et mystère, 1948.
Lettera amorosa, 1953
Recherche de la base et du sommet, suivi de Pauvreté et privilège 1955.
Poèmes et prose choisis 1957.
La Parole en archipel, 1962.
La Nuit talismanique, 1972.
Chants de la Balandrane, 1977.
Fenêtres dormantes et Porte sur le toit, 1979.
Les Voisinages de Van Gogh,1985.
Éloge d’une Soupçonnée, (Publication posthume), 1988.

Mais pour avoir une vision globale de l’oeuvre de René CHAR, qui couvre plus de six décennies, il est plus intéressant de parcourir une anthologie, comme POEMES EN ARCHIPEL, parue en 2007 chez FOLIO.

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BONNE LECTURE!

DEUX POETES POUR UN MAROC.

Dans ces journées de tristesse, j’ai essayé de retrouver un peu de vie intérieure en lisant ou en relisant quelques poèmes.

 

J’ai retrouvé sur mes étagères deux petits fascicules de poètes marocains. Et les feuilleter m’a permis de me souvenir que le Maroc est à la fois UN et PLURIEL.

 

En effet, les poèmes de Kamel ZBDI, fils de la bourgeoisie r’batie, ancien diplomate, poète de cour pour certains, peintre, artiste jusqu’au bout des mots, orfèvre de la langue française, ne procure pas les mêmes émotions que les textes de Abdellah ZRIKA, fils du quartier populaire casablancais de Ben M’Sik, ancien prisonnier politique,   violeur de la langue arabe traditionnelle, qu’il   torture avec l’art consommé de celui qui a été torturé lui-même par la vie.

 

La lecture de poèmes de Kamal ZEBDI , nous plonge  dans un monde magique, bien loin de la réalité quotidienne. Un monde subtil, fin, où les thèmes récurrents sont la beauté, l’amour,  l’homme. Pour Nouredine Bousfiha, préfacier du recueil « VEILEES D’AMES » (chez Editions Slatkine, Genève, 1988), Kamel ZEBDI « nous offrira dans ces poèmes qui ont la puissance des vents incontrôlables, la fragilité d’une lèvre vierge qui balbutie les serments qui lient à jamais l’homme épris de liberté à la mer et à toute l’éternité ».

 

 

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Les textes de Abdellah ZRIKA sont autant de cicatrices que le poète porte en lui-même. Les mots constituent  pour lui autant de cris que la langue arabe n’est pas habituée ni à émettre ni à entendre. Abdellatif Laabi dans la préface de sa traduction du recueil de A. Zrika  « BOUGIES NOIRES » (chez Le Fleuve et L’Echo – Editions de la Différence, 1998) écrit : « Ses poèmes sont comme des roses sauvages qui auraient poussé parmi les immondices ».

 

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Mais aussi bien Kamel Zebdi que Abdellah Zriki,chacun dans son genre, chacun dans son registre, chacun avec son histoire personnelle et ses  émotions, représente une partie essentielle du Maroc culturel, d’un Maroc qui au fil des années semble se diluer et disparaître.

 

Pour ceux qui veulent se rappeler les textes de ces deux poètes ou pour ceux qui ne les connaissent pas, je vous propose de très  rapides – mais bien incomplets – extraits  pour survoler les deux recueils précités.

 

D’abord, Kamel ZEBDI, disparu en 1997.

 

Menace sur la création

 

Prends garde à la douceur des mots

Le miel savoureux

A ses rancoeurs

Le velours génétique ses flamboyances

Ses indécences

Son déclin.

 

Pour une poignée de menthe fraîche

(à une captive)

 

Libertés dont les joyeux blessés

Ruissellent sur un front baisé

Détresses profondes qui végètent

Sur les parois de pierres sourdes

Les printemps succèdent aux printemps

Sans t’apporter leur sourire.

 

Les bonheurs sont simples

 

Ils n’y a plus le vent

Il n’y a plus le temps

Le ciel n’existe plus

Ni même les étoiles

Les bougies sont éteintes

Se sont tues les cendres.

Il n’y a plus rien

Hormis l’essentiel

Toi.

 

 

Puis Abdellah ZRIKA, avec des textes en arabe et la traduction de Abdelatif Laabi en français.

 

و الأشيــاء الجميلة لا معنى لها

الحكمة لا معنى لها

الحكمة الجميلة في اللاشيء

فاعطني

صورتك

الجميلة

من لا شيء

 

Les belles choses n’ont pas de sens

La sagesse n’a pas de sens

La belle sagesse est dans le rien

Alors donne moi

Du rien

Ta belle image

 

و أحشى الإنسان

يملك عينين اثنتين

عين تأكل

و عين تقتل

 

J’ai peur de l’homme

Qui possède deux yeux

L’un pour manger

L’autre pour tuer

 

 

و هل تعرف أن هذه الإبرة التي أُخيط بها هذه الكلمات

 هي نفسها التي سيخيطون بها كفني

 

Sais que l’aiguille avec laquelle je couds les mots

Est celle-là même qui servira à coudre mon linceul.

 

 

Et pour finir, si voulez écouter Abdellah Zrika déclamer lui-même quelques uns de ses textes, cliquer sur ce lien : http://www.radioapartment22.com/spip.php?article24/

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie de  Kamel Zebdi.  

 

«Le Cri du Royaume» (1961) Prix de l’Académie française.

«Kyrielle» (Raba t, 1967).

«Echelle pour le Futur» (Casablanca, 1973).

 «Sève» (Rabat, 1980).

«Traces vives» (Marrakech, 1987).

« Veillées d’âmes » (Genève, 1988).

 «L’entre-deux Regards» (Casablanca, 1992).

 «Caresses Réinventées» (Casablanca, 1995).

Bibliographie de Abdellah ZRIKA.

« Raqsat Arra’ss wal Warda » (Danse de la tête et de la rose), publié à compte d’auteur en 1977.
« Dahakat Chajarat Al Kalam » (Rires de l’arbre à palabres), publié en fragments dans des journaux  en 1980.
« Al Mar’atou Datou Alhissanaïn » (La femme aux deux chevaux – premier roman – ch   Le Fennec en 1991).
« Faraghat Mouraqaa Bikhaïti Chams » (Vides rapiécés avec des fils de soleil – Ed. Le fennec -1995.

« Salalim Al Mitafiziqa » (Echelles de la métaphysique – Ed. Le Fennec, 2000). 

« Hacharat Allamountaha » (Les insectes de l’infini, Ed. Le Fennec, 2005).

Nizzar Qabbani : leçon d’art plastique.

Sur l’un de mes  récents  posts, un commentateur anonyme avait laissé un poème de Nizzar  QABBANI intitulé « Je suis pour le terrorisme ». Pourtant, contrairement à ce que semble suggérer  mon commentateur anonyme, je ne suis pas du tout sûr que Nizzar Qabbani ait voulu faire dans son poème l’apologie du terrorisme. Il le justifie tout au plus !

Je ne connaissais pas ce texte de Nizzar Qabbani et j’ai trouvé que, venant de la part d’un poète, ce genre de paroles, malgré leur sincérité évidente et leur bonne foi certaine, n’étaient que des paroles de poète.

Puis j’ai découvert un autre texte de Nizzar Qabbani, qui a bien plus de profondeur que « Je suis pour le terrorisme », qui dégage bien plus d’émotion et qui s’adresse bien plus intelligemment au cœur  et à l’esprit du lecteur, tout en parlant des mêmes souffrances que celles relatées dans « Je suis pour le terrorisme ».

Dans ce texte, Nizzar Qabbani, en immense poète qu’il est, explore les cœurs meurtris d’un enfant et de son père face au monde actuel, sans avoir recours ni à l’histoire dépassée, ni à l’insulte gratuite, ni à l’emphase inutile ni à la surenchère.

Dans le poème que je vous propose, le poète fait œuvre ici d’un grand poète. Et ses paroles sont de vraies paroles de poète  qui frappent droit dans le cœur des lecteurs  de quelque bord qu’ils soient !

LECON D’ART PLASTIQUE

 

Mon fils pose devant moi  sa palette de couleur

Et me demande de lui dessiner un oiseau.

Je plonge le pinceau dans la couleur grise

Et lui dessine un carré

Avec des barreaux et un cadenas.

Mon fils me dit, tout surpris :

Ne sais-tu pas dessiner un oiseau ?

Je lui dis : mon fils, excuse-moi,

Je ne sais plus comment sont faits les oiseaux.

 

Mon fils pose devant moi ses crayons de couleur

Et me demande de lui dessiner la mer.

Je prends un crayon mine

Et lui dessine un cercle noir.

Mon fils me dit :

Mais c’est un cercle noir, père,

Ne sais-tu pas que la mer est bleue ?

Je luis dis : écoute, mon fils,

Jadis, je savais très bien dessiner les mers,

Mais on m’a confisqué ma canne à pêche,

On m’a pris mon bateau,

On m’a interdit toute relation avec la couleur bleue,

Et avec le poisson de la liberté.

 

Mon fils pose devant moi son cahier de dessin

Et me demande de lui dessiner un épi de blé.

Je prends un crayon

Et lui dessine un révolver.

Mon fils se moque de mon ignorance

Et me dit, tout étonné :

Ne fais-tu donc pas la différence

Entre un épi de blé et un révolver ?

Je lui réponds : écoute, mon fils,

Je savais jadis comment était fait l’épi de blé,

Comment était la galette de pain,

Comment était la rose,

Mais en ce temps métallique,

Où les arbres de la forêt

Se sont enrôlés dans la milice,

Où la rose est en tenue de léopard,

En ce temps d’épis armés,

D’oiseaux armés, de culture armée,

Je n’achète pas une galette de pain

Sans y trouver un révolver,

Je ne cueille pas une rose dans un bosquet

Sans qu’elle me menace de son arme,

Je ne feuillette pas un livre dans une librairie

Sans qu’il explose entre mes mains.

 

Mon fils s’assoit sur le bord de mon lit

Et me demande de lui réciter un poème.

Je verse une larme sur l’oreiller.

Il la ramasse et me dit :

Mais c’est une larme, et non pas un poème.

Je luis dis :

Quand tu seras grand

Et que tu liras la somme de la poésie arabe,

Tu sauras que le mot et la larme sont frère et sœur

Et que le poème arabe

N’est qu’une larme qui coule entre les doigts.

 

Mon fils pose devant moi sa boîte de couleurs

Et me demande de lui dessiner une patrie.

Le pinceau tremble dans ma main

Et je fonds en larme.

(La traduction de ce poème est de Farouk Mardam-Bey in “Anthologie de poésie arabe contemporaine ” – Edition bilingue chez “Actes Sud Junior – 2007)