Manifestation de force ou manoeuvre stratégique?
J’ai eu l’occasion d’assister à des marches populaires organisées notamment en soutien des peuples palestinien ou irakien et qui ont été plus ou moins phagocytées par les courants islamistes, légaux ou pas ! Chaque fois, j’ai été très impressionné par le sens de l’organisation et de la discipline de ces groupes. Mais dernièrement, j’ai été bluffé par la manière dont a été conduit un simulacre d’affrontement entre les forces de l’ordre et des activistes se réclamant d’un soi-disant chef religieux qui voudrait, semble-t-il, pour réaliser un «rêve » devenir « calife » et qui ont tenté une manifestation non autorisée de toute évidence. Le groupe d’activistes se composait d’une bonne centaine de jeunes des deux sexes, des hommes barbus, vêtus de gandoura courtes, des femmes voilées, mais en la plupart en survêtement, comme prêtes à en découdre avec les forces de l’ordre. La mixité la plus totale régnait dans ce groupe de militants et militantes qui auraient rechigné à partager le même banc à la faculté ou le même taxi. Mais ce soir, ils et elles étaient là, coude à coude, épaule contre épaule, décidés à forcer un barrage de police qui leur interdisait l’accès au bâtiment public de la capitale qui focalise l’attention de tous les manifestants, des néophytes aux plus chevronnés. J’avais déjà observé de très près un tel mouvement destiné à rassembler des manifestants ou des participants à des sit-in en cet endroit. Les tactiques varient, allant du contournement par les ruelles adjacentes, à l’infiltration par petits groupes, sinon par unité, en passant par la méthode très efficace qui consiste à s’installer dans les cafés qui font face à ce lieu mythique et à se lever comme un seul homme au signal des organisateurs. Mais les passages en force restent assez rares, car ils impliquent des risques physiques et nécessitent une certaine maîtrise de soi, une confiance aveugle dans ses camarades et un sens de l’obéissance aux ordres quasi militaire. Même les diplômés chômeurs, pourtant très nombreux à manifester depuis des années pour certains, habitués aux affrontements musclés avec les forces de l’ordre, profondément motivés car ils jouent leur avenir matériel, ont très peu utilisé ce genre d’exercice, en fait très risqué. Pourtant, la centaine de manifestants, serrés les uns et les unes contre les autres, formant un bloc compact malgré leur nombre très faible, hurlant à tue-tête des slogans que seuls eux semblaient comprendre mais où l’on reconnaissait le nom de leur chef, a crânement tenté de bousculer le rideau de C.I.M., casqués et armés de matraque, qui les attendait de pied ferme. Le plus extraordinaire de l’affaire est que au moment même où le choc entre les deux groupes allait se produire, les manifestants, se sont arrêtes et ont reculé, comme obéissant à l’ordre d’un metteur en scène invisible. Même les CIM ont été décontenancés par la manœuvre, ne sachant s’il fallait poursuivre leur contre-attaque ou rester sur leurs positions. Les talkies-walkies crépitaient à tout va ! Les officiers donnaient des ordres et des contre-ordres ! Les C.M.I. de base ne savaient plus où donner de la matraque ! Pendant ce temps, les manifestants reculaient, toujours vociférant et en moins de cinq minutes ils étaient complètement hors de portée des matraques et ils se sont littéralement volatilisés. L’important pour eux consistait à démontrer qu’ils étaient présents, qu’ils étaient disciplinés, qu’ils ne craignaient pas le contact physique avec les CMI et qu’ils faisaient ce qu’ils voulaient quand ils voulaient et comme ils le voulaient. Ce spectacle m’a profondément marqué. Bien plus fort que les manifestations auxquelles nous ont habitués les diplômés chômeurs, usés par des années de manifestation, les handicapés que les forces de l’ordre maîtrisent rapidement ou les « droits-de-l’hommistes » qui aiment manifester mais craignent les coups, il constituait une véritable démonstration de force, une espèce de test pour une éventuelle confrontation à venir, une mise au point tactique et stratégique, bref le début de quelque chose qui provoque la peur ! Et en voyant ce groupe de jeunes, déterminés, fanatisés même, avançant d’un pas décidé, que rien ne semblai pouvoir j’ai pensé au sonnet de Charles Baudelaire « Les aveugles », notamment ce vers dur : « Terribles, singuliers comme les somnambules ».
J’ai pris l’audace de m’en inspirer pour exprimer le sentiment d’étouffement et d’oppression qui m’a envahi à cette occasion. Encore une fois, que Charles Baudelaire et ses admirateurs me pardonnent d’avoir « trituré » son texte original mais lui seul savait décrire les atmosphères glauques et morbides telles que celles que nous avions vécu face à cette situation et que nous risquons de vivre si le « rêve » se réalise !
CES MANIFESTANTS
Regarde-les bien, ami; ils sont vraiment bizarres ! Silhouettes venues d’ailleurs ; ombres orientales ! Terribles, barbus, voilées, la haine dans le regard ; Avançant résolument d’une marche martiale !
Leurs yeux, d’où toute humanité est effacée Comme craignant l’enfer, restent rivés Ailleurs ; on ne les imagine ni penser ni rêver, Juste répéter des phrases mille fois ressassées !
Ils traversent ainsi la ville tels des combattants Mus par les rêves d’un fou au verbe envoûtant ! Pendant qu’autour de nous ils se prosternent,
Pétris de religion jusqu’à l’absurdité Menaçant de mort mon reste de liberté, Je leur dis : Plus de raison et moins de haine !
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