Quand les arabes riaient et que les musulmans raisonnaient
Je viens d’achever la lecture de deux ouvrages qui m’ont réconforté dans mon appartenance à la double culture arabo – musulmane.
En effet, le premier traite de l’humour chez les Arabes et nous rappelle que la légèreté et l’esprit de répartie ont depuis toujours marqué notre culture.
Le second réalise la synthèse des diverses tentatives entreprises par les penseurs musulmans pour sortir des carcans dogmatiques et appréhender leur religion par le biais de la raison.
Chacun à sa manière et dans son domaine, l’un et l’autre de ces ouvrages apportent une bouffée d’oxygène à cette culture arabo – musulmane qui traverse une période assez critique.
QUAND LES ARABES RIAIENT
LE LIVRE DE L’HUMOUR ARABE Jean-Jacques SCHMIDT – Actes Sud – SINDBAD – 2005
Puisant dans les sources les plus sûres de la culture arabe, de la période antéislamique à la période abbaside, J.-J. Schmidt nous fait apprécier des anecdotes les plus drôles qui circulaient durant cette tranche de l’histoire des arabes.
En comparaison de ce que l’on sait du monde arabe actuel, on imagine mal en effet que l’humour, dans la société arabe, ait pu atteindre un tel degré de légèreté, qu’il ait pu frôlé à ce point la grivoiserie, que la liberté des humoristes ait pu aussi écorner les sujets les plus sérieux comme la religion, que les barrières sociales aient pu être bousculées au nom du rire, que toutes les tares de la société aient pu faire l’objet de dérision ….
Cet ouvrage nous permet de vérifier, grâce à des notes fouillées et à une bibliographie assez complète, la bonne santé mentale de nos anciens et leur capacité à vivre dans la joie et la bonne humeur.
A titre d’exemples je soumets à votre appréciation quelques anecdotes ou histoires, parmi les plus courtes, qui m’ont paru assez carctérsitiques :
Sur l’adultère :
La femme de Yazid était enceinte. Elle lui dit – et il était laid : « Malheur à toi si mon enfant te ressemble ! » Il répondit : « Et malheur à toi s’il ne me ressemble pas ! »
Sur la religion :
Un bédouin avait prononcé un sermon et dit : « Dieu avait créé les cieux et la terre en six mois. – En six jours, lui dit-on. – Par Dieu ! C’est ce que je voulais dire masi j’ai trouvé que c’était un peu court ! »
Sur l’avarice : Jarir a dit à propos de l’avarice de ‘Isa ibn Mansur « il est si avare que, s’il le pouvait, il ne respirerait que d’une seule narine. »
Sur les femmes :
On demanda à Hind bint al-Hassan : « Quel est le plus grand homme pour toi ? » Elle répondit : « Celui dont j’ai besoin ! »
Sur le mariage :
On dit à ‘Attabi : « Pourquoi ne te maries-tu pas ? » Il répondit : « Parce que j’ai trouvé que supporter de me passer de femmes était plus facile que de les supporter ! »
Sur les relations générationnelles :
Abu ’Ayna dit à son fils qui était malade : « De quoi as-tu envie ? » Il répondit : « D’être orphelin ! »
Sur l’incontournable et universel Joha :
On demanda à Joha : « Jusqu’à quand les gens naîtront-ils et mourront-ils ? » Il répondit aussitôt : « Quand le Paradis et l’Enfer seront pleins ! »
QUAND LES MUSULMANS RAISONNAIENT
« L’ISLAM ET LA RAISON – Le combat des idées Malek CHEBEL – Editions Perrin – 2005
Malek Chebel nous fait voyager à travers l’histoire de la pensée musulmane, s’arrêtant à chaque période où des musulmans ont fait appel à leur raison pour mieux aborder leur foi.
Dès les premiers jours qui ont suivi la disparition du prophète, les musulmans se sont interrogés sur sa succession. Premiers balbutiements de la raison musulmane, vite étouffée au nom du consensus.
Les tentatives de penser l’islam à travers la raison entreprises par les mu’tazila et les ikhwane as-safa en passant par les moutakalinouon, se sont heurtées à la résistance inébranlable des pouvoirs en place, religieux ou politiques.
L’esprit de Cordoue, phare l’histoire universelle, et l’apport du soufisme, islam ascète hors des contingences sociales, n’ont su donner à l’homme sa place en tant qu’individu : le musulman n’est défini que rapport à Dieu, et ce, au bénéfice des clercs.
L’histoire de l’islam a été longtemps marquée par l’osmose entre la foi et la science, osmose qui a abouti à des moments glorieux de la civilisation musulmane, avant de se tarir fous les coups de boutoir des théologiens jaloux de leurs pouvoirs.
Pour les musulmans, la perte de l’Espagne en 1492 a constitué un traumatisme qui a retardé, pendant des siècles, la prise de conscience de leur propre déchéance. Une renaissance, née d’une ouverture sur le monde extérieur et d’un détachement du dogme, a débouché sur un éveil national mais a été vite étouffée par des gouvernants trop autocratiques.
L’ouvrage de Malek Chebel se termine par une liste assez exhaustive des penseurs musulmans qui ont participé à la défense de la raison, du raisonnement logique ainsi que celle des tenants de l’orthodoxie la plus farouche de l’islam, suivie d’une bibliographie « raisonnée » très complète.
« L’islam et la raison » est un ouvrage est à lire, à relire, à faire lire par tous les musulmans, par tous les sympathisants de l’islam, par tous ceux qui veulent connaître l’islam aussi, pour qu’ils ne perdent pas espoir dans le devenir de cette religion, qui chaque fois qu’elle est accaparée par les clercs obtus, jaloux de leurs prérogatives, sombre dans la léthargie. Mais dès qu’un penseur éclairé, ouvert sur le monde et sur les autres, sûr de sa foi, fier de son histoire avec ses heurs et malheurs, élève la voix et qu’il s’exprime clairement, nombreux ceux qui l’écoutent, le suivent et font que l’islam se renouvelle, avant, qu’encore une fois, il se heurte au mur des tenants de la tradition immuable.
