Une question : Et le Maroc devient-il communautariste?
Je viens d’achever la lecture de « Epîtres à nos nouveaux maîtres » dans lequel Alain Minc dénonce le nouveau « politiquement correct » à la française et fustige certains courants de pensée, qui hier encore étaient objet de marginalisation et qui se retrouvent aujourd’hui détenteurs d’une vérité quasi inattaquable.
Entre la première adressée aux « mol-pensnats » et la dixième destinée aux «hypothétiques bien-pensants », rien n’échappe à la plume acerbe d’Alain Minc !
Il s’attaque à toutes les minorités françaises qui, au nom du droit d’exister, s’arrogent, ou pire obtiennent de la société, des droits qui dépassent largement ceux auxquels elles prétendaient.
Ainsi, Alain Minc s’adresse aux féministes, puis aux gays, avant de passer aux communautaristes, en passant les a zélotes des ONG, sans oublier les névrosés de l’antiaméricanisme, avant de s’en prendre aux dévots de la pureté et de conclure par les apôtres du néo-populisme.
Ce petit ouvrage aborde une série de problèmes franco-français dont l’intérêt peut être très relatif pour les lecteurs marocains, d’autant que l’approche d’Alain Minc reste marquée par son appartenance à l’élite dirigeante de la France.
Cependant, en tant que lecteur marocain, j’ai lu et relu avec grand intérêt sa quatrième épître adressée « aux communautaristes de tous acabits ».
Je partage totalement sa crainte devant le danger de voir la France, nation solidement unie et cimentée, partir à vau l’eau sous les coups de boutoir de telle ou telle communauté. En effet, la France tend à ressembler de plus en plus à une mosaïque sociale, avec les risques d’éclatement, d’affrontement et d’exacerbation que chaque nouvelle crise attise.
Par ailleurs, cette épître m’a interpellé aussi et surtout quand j’ai vu le Maroc à travers le prisme de ce que Alain Minc a écrit. Et je crains que les mêmes dangers de déstructuration sociale ne touchent notre environnement social.
En effet, un communautarisme insidieux, moins flagrant que celui que connaît la France, s’installe au sein de la société marocaine, en apparence si homogène.
D’abord, un communautarisme religieux gagne chaque jour davantage. Historiquement, pays de tolérance et d’ouverture, le Maroc se fissure en divers « clans » religieux dont chacun affirme détenir la vérité au détriment et contre les autres groupes. Nous assistons à une espèce de « balkanisation » de notre sphère religieuse en une kyrielle de bulles plus ou mieux importantes, chacune drainant une partie d’adeptes irréductibles.
Ensuite, nous voyons apparaître, au nom d’une culture certes millénaire, un communautarisme intellectuel qui risque de détruire ce que les siècles ont tenté de construire, sans rien apporter de bien concret en échange. La culture de nos ancêtres « anté-arabo-musulmans » aurait été tellement mieux appréhendée par l’ensemble des marocains si elle avait été véhiculée juste par un alphabet plus abordable. Mais au nom de la pérennité de cette culture, les tenants du communautarisme privent plus de la moitié des marocains à l’accès à cette culture.
Le Maroc a longtemps souffert de la diversité de son territoire,à tel point que l’on a entretenu une opposition factice entre le Maroc « utile » et le Maroc « inutile ». Mais depuis l’indépendance et avec un succès diversement apprécié, un effort remarquable a été a été entrepris pour construire un Maroc uni, dont les différentes régions contribuent, chacune selon ses capacités, selon sa vocation, selon son ambition, à faire un ensemble cohérent et complémentaire. Pourtant, au nom d’un communautarisme, teinté de relents politico-stratégiques qui dépassent le citoyen lambda, une nouvelle « régionalisation » est en train de poindre à l’horizon. Bien que présentée dans la langue de bois officielle comme l’un des attributs relevant de la souveraineté nationale, cette régionalisation risque de réveiller les démons qui ont miné notre histoire en nourrissant des faux espoirs d’autonomie régionale véritable.
Notre société, longtemps tournée vers l’occident par la force de l’histoire et de la géographie, semble depuis quelques temps être sous une nouvelle influence, orientale celle-là. Cette nouvelle orientation pourrait aboutir à la dilution de notre façon de vivre, de nous habiller, de nous alimenter, de parler, de chanter, de construire nos maisons et de les aménager, d’élever nos enfants, bref notre façon d’être ce que nous avons toujours été. Cette double et antagoniste influence, mais équilibrée et diversement ressentie selon les couches sociales et les régions, risque que provoquer des fissures irréversibles dans notre tissu social.
Cette perte progressive de conscience de notre identité, entraîne un certain désamour pour notre pays, l’abandon du respect pour ce que nous avons été et ce que nous sommes, le dénigrement de tout ce qui est entrepris par une certaine presse se prétendant libre, la démission des partis politiques de leur rôle essentiel d’encadrement et d’orientation, l’acceptation – au nom de la liberté – de certains gestes inacceptables, tel que brûler le drapeau national. Toutes ces dérives, participant à la disparition du sentiment patriotique et à la déliquescence de l’idée de nation, contribuent à segmenter le peuple marocain en clans gravitant chacun autour d’un pôle d’attraction…Qui autour du makhzen omnipotent et omniprésent, qui autour de détenteurs d’une parcelle de pouvoir quelconque économique, politique, qui autour de décideurs de moindre importance, qui autour de leaders autoproclamés et se parant d’oripeaux religieux, mais tous ces pôles d’attraction sont guidés par leur propre et unique intérêt, oubliant le Maroc en tant qu’entité.
Le Maroc serait-il donc en proie à un communautarisme spécifique ou bien s’agit-il juste d’une illusion passagère d’un citoyen craignant pour la solidité et la pérennité de la société qu’il observe ?
