Jean DUTOURD ne figure pas du tout parmi mes auteurs de prédilection. Ni son style ni son univers ni ses engagements ne m’intéressent !
Pourtant, un de ses derniers m’a intrigué : « LES PERLES ET LES COCHONS », paru chez PLON en 2006.
De quoi pouvait bien parler ce bon vieux Jean Dutourd, lui qui a déjà une bibliographie impressionnante que l’on peut certes apprécier ou pas !
La 4ème de couverture ne nous en apprend pas beaucoup, sinon que « les fables que voici ne sont pas dépourvues de morale » et que « elles en ont une, qui n’est pas celle dont on a l’habitude ».
C’est cela a suffi pour j’ouvre le livre et que je m’y plonge avec délectation !
Une quarantaine de fables, certaines connues d’autres inventées, sont reprises par Jean Dutourd, réécrites à sa manière et revisitées selon ses valeurs.
Le résultat est surprenant et souvent fort agréable à la lecture.
Parmi les fables inventées, celle du « Prix Gomina » est une charge, subtile et féroce à la fois, sur le monde littéraire et ses combines.
L’histoire de mandarin chinois POU, dépouillé de façon très élégante des quatre cinquièmes de sa fortune, par l’empereur, se termine par cette phrase prémonitoire : « Un temps viendra où les empereurs vous prendront votre argent et votre vie sans se mettre en peine d’inventer des apologues ».
Autre morceau de choix que le « Dialogue entre Socrate et Dupont sur la peine de mort » où la conclusion du débat est assez terrifiante :
« Dupont : Prends garde, on finira par de tuer pour te faire taire.
Socrate : On n’a jamais trouvé rien de mieux que la peine de mort contre les philosophes».
Parmi les fables connues, Jean DUTOURD nous en donne une version fort amusante dans « Le préjugé du roseau » ou dans « le crépuscule du loup », où il réinvente « Le chêne et le roseau » et « Le loup et l’agneau » !
Jean DUTOURD s’est même réapproprié certains mythes, comme celui de Sisyphe pour le raconter à sa manière dans « Pierre qui roule ».
Feuilletez ce livre ! C’est original et rafraîchissant ! Vous y trouverez matière à sourire et à vous divertir !
Bonne lecture !


A ma première lecture du billet, ayant mal lu le titre, j’étais parti sur l’affaire DUTROUX qui a eu lieu en Belgique … c’est au paragraphe où il est question de “Pierre qui roule”, que j’ai su que je faisais erreur.
Ben oui, en Belgique on dit “Bière qui roule”, ou encore “Bière qui roule n’amasse pas mousse”
Je ne sais pas pourquoi il m’énerve aussi, ce Dutourd ? Je lui dois pourtant l’un de mes meilleurs souvenirs de mes lectures d’adolescent, lorsque j’ai dévoré d’une traite “Au bon beurre”, chronique d’une famille française sous l’Occupation, une famille de quasi collabos, précision.
Il faut avouer que cet homme, bizarrement, sent le soufre ou plutôt la dynamite, depuis que des lecteurs mécontents de son talent ont plastiqué son appartement parisien, le jour du 14 juillet (1978) comme pour lui reprocher de se moquer des bons petits français…
Mais comment reprocher à cet écrivain aussi peu représentatif de l’espèce parisienne de s’être arrangé pour se faire élire à l’Académie française ? Au nom de la vanité qu’il y a à solliciter d’en faire partie ? Pour lui reprocher d’être parvenu (sauf le respect) lui, à être devenu “Immortel” ?
Moi j’envie, j’avoue, ce farceur sérieux de porter l’habit et l’épée parmi tous ces gens qui entre autres choses absolument inutiles, n’en finissent pas de réécrire le dictionnaire…
Mais Dutourd, m’apprend le site de l’Académie française, c’est surtout un discours de réception qui vaut son pesant de magistrale impertinence :
“Souffrez, Messieurs, que je vous remercie de m’avoir élu. Souffrez aussi que je vous en félicite. En m’appelant à siéger dans votre illustre assemblée, vous avez hautement marqué votre mépris pour un des préjugés les plus funestes de notre société. J’ai nommé le mérite, qui empoisonne les rapports des individus entre eux, qui suscite le désespoir, l’envie, la haine, parfois le meurtre, et que l’on trouverait à coup sûr, si l’on cherchait sérieusement, parmi les causes secrètes des révolutions.
Récompenser les hommes à proportion de leur mérite est une de ces idées diaboliques comme il en éclôt dans les cervelles des doctrinaires et dont l’éclat fallacieux étourdit les foules, lesquelles voient là le triomphe de l’égalité, alors que c’est au contraire celui de l’aristocratie. Fort heureusement la nature se charge de corriger cette philosophie si décourageante pour les infortunés n’ayant de mérite en rien, c’est-à-dire la quasi-totalité de l’espèce humaine.
Nous avons couramment le réconfort de contempler des incapables promus aux plus hauts postes, des ânes chargés de diplômes, des paresseux s’enrichissant quand les bourreaux de travail s’aigrissent dans la gêne, des sots ployant sous les honneurs suprêmes. On ne sait trop comment cela s’est fait : par amitié, par intérêt, par politique, par pitié, par hasard. À la vérité c’est l’œuvre du mystérieux esprit de compensation, ou plus exactement d’équité, qui préside aux destinées du monde.
Qu’une réunion de personnes éminentes en tous genres comme celle que vous formez, Messieurs, n’ait pas refusé de m’accueillir, moi qui ne possède guère de qualités, si ce n’est quelque adresse pour composer des ouvrages en prose, est une preuve nouvelle de cette modération, de cette bonhomie, de cette indulgence, de cette absence de parti-pris qui sont, depuis la fondation de votre compagnie, parmi les plus heureuses de vos vertus. Mais n’est-ce pas justement parce que, depuis trois cent cinquante ans, vous vous êtes peu souciés du mérite qu’en fin de compte vous l’avez plus que quiconque reconnu ?
Vous êtes le seul corps, à ce qu’il semble, où le génie, qui est si antipathique, si incommode, si incompréhensible, si peu sérieux en général dans son apparence, ne soit point regardé comme un vice impardonnable. Mieux : vous l’avez souvent fait entrer chez vous sans rechigner le moins du monde.
Permettez-moi de vous le dire, Messieurs : il y a de la fantaisie dans vos choix, et par là ils sont quelquefois délicieux (…)”
Waw !
[...] This post was mentioned on Twitter by Maroc Blogs, Citoyen Hmida. Citoyen Hmida said: chez citoyenhmida.org: Jean DUTOURD réinvite les fables. http://www.citoyenhmida.org/je.....es-fables/ [...]
@ salvadorali
Je crois que ce me dérangeait chez Jean Dutourd c’est son impertinence de droite…Avec l’âge, je l’accepte peut-être plus facilement!
Je ne résiste pas à la tentation de partager le plaisir que m’a procuré la lecture du discours de réception de Dutourd à l’Académie française, notamment sa conclusion. je n’y mets qu’une seule réserve, le fait qu’il fasse de la langue française l’étalon-or des langues humaines. Pour le reste, quel régal !
” (…) Parmi les catastrophes qui ont jalonné le XXe siècle, il en est une fort amère pour les écrivains, et spécialement les écrivains français : c’est que le langage du corps a remplacé le langage de l’âme.
La science et la technique, ces deux gorgones, camouflées longtemps sous le masque bénin du progrès, se sont substituées à ce qui avait nourri les hommes pendant des millénaires et qui préservait leur cœur d’être tout à fait creux et plein d’ordure : l’art. Elles ont défiguré leur terre ; elles ont corrompu leurs paroles.
Ce n’est pas l’anglais, comme on le prétend volontiers, qui l’emporte sur le français, mais un idiome forgé par les inventeurs ou les vendeurs des petits et des gros objets qui servent tantôt à apporter du plaisir à la viande humaine, tantôt à la hacher. Ce n’est pas Shakespeare qui tue Racine : c’est les prospectus pour les machines à laver. Et Shakespeare n’est pas moins navré dans l’opération.
« Je ne me laisse pas éblouir par des bateaux à vapeur et des chemins de fer. Tout cela n’est pas la civilisation », disait Chateaubriand. Depuis un demi-siècle, l’humanité est éblouie et pâmée devant ses jouets. L’homme s’éloigne de la civilisation pour entrer dans une espèce de barbarie étrange, faite de confort et de crime. Il croit être enfin le maître de la nature : il n’est que le maître de sa mort.
La laideur, l’erreur, la puanteur, la bêtise, ainsi que leur sœur la tristesse s’abattent parfois sur le monde, comme si pour quelques minutes le diable se dégageait de son cercle de glace. Alors l’homme oublie son âme et ne pense plus qu’à son ventre. Sommes-nous dans une de ces époques diaboliques ? Cela ne serait pas une raison pour s’en accommoder. Au contraire, il faut toujours penser, dans une telle traverse, que la laideur et la bêtise sont des choses éphémères. Il vient un moment où l’âme retrouve sa dignité et sa suprématie.
L’Académie française n’est pas seulement un conservatoire de notre langue, elle est aussi un des rares endroits de l’univers où l’on n’a jamais cessé de s’occuper de l’âme. Je vous remercie, Messieurs, de m’y avoir admis, d’avoir fait de moi, officiellement, un des soldats de la reconquête. L’expérience et la philosophie de M. Rueff qui m’a précédé à cette place me donnent quelque espoir dans une victoire de la vérité.
Pour moi, la langue française est l’étalon-or du langage humain. Si nous sommes obstinés et inlassables comme il le fut dans son domaine, il n’est pas tout à fait impossible qu’un jour les quarante voleurs que nous sommes, nous sauvions, en même temps que notre trésor entreposé dans cette caverne, les autres langages de l’Europe.”
Jean Dutourd aurait pu, aurait du ajouter : et du monde. Mais les chiens ne font pas des chats, ni la Droite des humanistes tant que ça… Sachant qu’en concluant ainsi, je suis d’une absolue mauvaise foi…
cher ami,
pour le titre du billet : est-ce “réinvite” ou “réinvente” ?
bien que les deux pourraient converger vers la même idée…c’est juste pour m’assurer…
Je ne le connaissais. J’ai un peu honte. Je le découvre grace a toi. Merci