La vocation n’est pas éternelle.
L’enseignement et les enseignants m’ont toujours passionné, et pour cause ! J’ai partagé ma vie avec la personne qui m’est très chère et qui a fait de l’enseignement son sacerdoce.
J’ai toujours été fasciné par la passion que certains enseignants apportaient dans l’exercice de leur mission, malgré les difficultés de tous ordres. Tout comme je n’ai jamais compris comment d’autres pouvaient truquer, tricher, tergiverser, transiger dans l’accomplissement de leur rôle d’enseignants.
Pourtant, des hommes et des femmes, intègres, passionnés, ayant choisi en connaissance de cause cette voie difficile mais si gratifiante, se laissent parfois entraîner dans les dédales de la facilité, sinon de la compromission…
Réda, que j’ai peut-être croisé, en est un exemple !
Réda eut beaucoup de peine à achever son cours. Il tournait en rond depuis le début de l’heure, ne savait plus où il en était. Il avait du mal à trouver ses mots. Les élèves, apathiques, n’avaient rien remarqué. De toute manière, les vacances s’annonçaient et les cours ne les déjà intéressaient plus.
Cet après midi, il essayait de parler de Baudelaire. Il aurait pu passer sa vie entière à en parler. Mais aujourd’hui, il ne trouvait rien à dire, plus rien à dire. Ses notes étaient pourtant là, sur le bureau, précises, réactualisées. Il les avait relues dans la salle des professeurs, avant d’affronter ses élèves.
Réda s’étonnait lui-même de cette perte d’intérêt pour son travail, depuis la rentrée de printemps. Il continuait à préparer pourtant ses cours avec soin, mais sans y mettre le coeur. Il avait l’impression face à ses élèves de ne plus être aussi à l’aise qu’il avait toujours été, même lors de ses premières années d’enseignant. Il lui semblait que pour lui, enseigner n’était déjà plus une vocation, juste un simple gagne-pain.
Pourtant, il avait toujours voulu être professeur. Il avait tout entrepris pour se faire affecter dans ce lycée de son adolescence. Rien n’y avait changé, ou presque. Pas même, la tâche d’humidité au plafond, dans cette fameuse salle n° 12 au bout du couloir. Il aimait bien cette classe. Elle avait été celle de ses instants de gloire et surtout de révolte, durant cette année de militantisme pour imposer une meilleure répartition des emplois du temps !
A l’époque, les élèves n’avaient pas voix au chapitre : l’administration régnait en maître, sur les professeurs comme sur les élèves. Pourtant, il était parvenu à convaincre le proviseur que programmer des cours de mathématiques à la dernière heure du vendredi n’était en rien pédagogique.
Il n’était jamais satisfait de ses professeurs. Il considérait qu’ils avaient bien d’autres éléments à communiquer à propos des sujets qu’ils abordaient. Il sentait que ses enseignants n’osaient pas aller jusqu’au bout de leur propre conviction. Pour cela, il les méprisait parfois et essayait de les provoquer. La plupart du temps, ses questions impertinentes ne donnaient lieu qu’à des rebuffades.
Il se demandait pourquoi ces gens qui n’avaient aucune raison valable d’être lâches, préféraient annihiler leur personnalité au profit d’une indifférence scandaleuse, qui leur assurait tout au plus un confort douteux.
Pour en avoir le cœur net, Réda avait décidé de devenir enseignant et d’accomplir son devoir comme le lui dictaient l’enthousiasme et la conviction de ses vingt ans.
Il avait réalisé son rêve, de se trouver là, derrière ce bureau, avec le tableau noir à sa gauche. Les années passèrent très vite, et sa vocation ne fit que s’affirmer. Il exerçait sa passion d’enseignant, un peu rêveur, mais si enthousiaste !
Pour mieux jouer son rôle, Réda s’était donné ce qu’il appelait un « look 68tard ». Des costumes trop larges, des chemises à carreaux, de grosses lunettes, des cigarettes rapidement remplacées par une pipe, des discussions interminables dans la salle de professeurs, à propos de politique ou de société, des relations avec ses élèves amicales, franches, sans complexe, une passion pour tout ce qui l’entoure, les hommes et les événements.
Ainsi se déroulait la vie d’enseignant de Réda. Les années passaient, les rentrées se succédaient, les vacances se ressemblaient. Chaque année Les nouveaux élèves arrivaient plus jeunes, mais comme moins attentifs, moins motivés. Réda avait la même la passion pour son métier.
Cependant, depuis quelques mois, Réda sentait un mal-être s’installer autour de lui. Au début, il n’avait pas saisi le sens des remarques à peine esquissées de son directeur, qui se plaignait du niveau des élèves, de leur indiscipline de plus en plus manifeste.
Un jour, l’allusion a été plus nette :
« Je ne comprends vraiment pas toute cette peine que vous vous donnez pour cette bande de petits voyous.
- Monsieur le directeur, ces jeunes ont tellement besoin de nous !
Mais déjà la voix glaciale et glacée du directeur continuait :
- Laissez faire le temps ! Vous finirez par vous y faire. Soyez-en sûr, Monsieur Réda.
Depuis la rentrée scolaire de cette année, le malaise se fit plus pesant. Le lycée était confié à un nouveau directeur. Dès la première réunion avec les professeurs, les lignes de conduite à suivre étaient fixées, sous peine de tracasseries administratives les plus machiavéliques.
Réda avait mis un certain temps à comprendre ce que la nouvelle direction exigeait des enseignants, mais après quelques semaines, il réalisa ce qu’il devait faire !
L’année scolaire s’égrenait difficilement. Dans cet après-midi de mai, face à une classe complètement amorphe, Réda revivait douloureusement ce qu’il reprochait jadis à ses anciens professeurs. Leur lâcheté, leur manque de conviction.
Il interrogeait mollement un élève :
« Essayez de déceler le sens profond que le poète a voulu donner à ce qualificatif ? Pourquoi une nuit « bleue » plutôt qu’une nuit « noire » ? Allez, réfléchissez un peu ! ».
Rien ! Pas de réponse ! Pas un mot ! L’élève regardait Réda, l’œil mauvais ! Gros tas de chair, nourri visiblement aux hamburgers de chez Mac Do, choyé par des parents convaincus que leur rejeton était un petit génie ! Garçon bête et si antipathique ! Mais surtout très insolent, très arrogant derrière son regard vide d’enfant gâté !
Pourtant, Réda savait bien qu’il le gratifierait d’une note convenable, sans rapport avec les connaissances du gosse ni encore moins de ses efforts. Il devait lui attribuer une note convenable. Ce gros tas de chair était le fils du directeur. Et le fils du directeur doit toujours avoir une note convenable.
Réda avait fini par comprendre son métier de professeur, en y mettant le temps. Beaucoup de temps. Mais maintenant, c’était fait !
Le professeur avait tué Réda.
