Ou l’impossible bonheur
Pendant que le sort du Sahara se joue et peut-être le sort même duMaroc tel que je le consaissais, jusqu’à présent, pendnat que Bush doit réfléchir à la manière de se sortir du bourbier irakien où il s’est bêtement enfoncé, pendant que lemonde continue à tourner, je me permets de me lâcher et de “pondre” une histoire nulle, juste pour me faire la main!
Lisez-là avec toute l’indulgence possible, mais lisez-là! C’est l’histoire de Lekbira!
Le petit groupe quittait le dancing en se chahutant. Le DJ, excellent, avait créé une ambiance formidable. Keltoum avait eu un succès inimaginable.
Elle se faisait appeler ainsi, Keltoum….Son vrai prénom était d’une banalité atterrante. Ses parents avaient fait preuve d’une manque total d’imagination et de goût en prénommant leur première fille Lekbira.
Ce soir, plus que les autres soirs, elle devait son succès à sa nouvelle robe. Rouge, avec un décolleté à peine esquissé. Son cran aussi avait joué, comme toujours. Elle ne s’était pas gênée pour danser avec tous les garçons, se déhanchant, riant aux éclats, à la limite de la décence. Mais pas une fois, elle n’avait accepté de danser un slow.
La Fiat Punto démarra dans un crissement de pneus digne d‘une Ferrari. Les autres ne demandaient pas où ils allaient : elle prenait toujours toutes les initiatives.
Elle se crispa sur le volant, en jetant un regard noir dans le rétroviseur. Elle n’arrivait pas à s’y faire. Sur le siège arrière, sa jeune sœur et son compagnon flirtaient sans se soucier de personne.
Sur le siège avant, un autre supplice, plus cruel. Ce garçon. Elle était folle de lui : lui ne se doutait même pas. Il vivait sa propre passion, sa seule de vivre : la peinture ! Mais cela était une autre histoire.
Elle conduisait de plus en plus vite. Plus seule que jamais. Elle prit très mal un virage, de timides murmures de protestation se firent entendre.
« Alors quoi ? »
Aussitôt, le silence se fit ; ils se taisaient toujours plutôt que de lui tenir tête. Auraient-ils pu d’ailleurs ?
Elle arrêta la voiture sur le bas-côté.
« Et maintenant, que fait-on ? – Prenez un peu d’air. Cela vous changera les idées. »
Ils descendirent, la laissant seule. Enfin !
« Qu’est ce que je fais avec cette bande d’abrutis. Suis-je à ma place ? Non, bien sûr ! »
Jolie, Lakbira ne l’était pas, elle le savait et n’en avait jamais fit un complexe. Elégante par contre Keltoum l’est devenue, et même coquette ! Pourtant, elle n’avait jamais encore eu d’amoureux ! Aucun garçon ne pouvait la supporter. Très vite, elle faisait peur. Elle énervait tout le monde.
Au début, elle en tirait une certaine fierté. Une fille de caractère, cela fait si chic, si bien. Plus maintenant ! Le bonheur des autres et leur réussite sentimentale l’irritaient ! Elle voulait y goûter aussi. Mais pour cela, il aurait fallu qu’elle ne soit plus elle–même.
En pensant à tout cela, elle soupira, alluma une cigarette en tirant dessus goulûment ! Pendant que sa sœur et les garçons allaient et venaient le long de la route en attendant qu’elle se décide à repartir, elle se remémora la scène de ce matin, durant le cours qu’elle donnait dans ce lycée privé.
Elle rendait les copies, un délicieux moment pour elle ! Pour elle seule !
« 2/20, mademoiselle ! Avec beaucoup d’e compréhension et d’indulgence de ma part ! Il me faut bien tenir compte de l’encre et papier…et aussi de 5 minutes que vous avez passées à recopier ces inepties sur la copie de votre amie ! »
La veille, elle avait aperçu cette élève au dancing au milieu d’un groupe de garçons! La gamine avait l’air heureuse de vivre ! Elle a décidé de lui faire payer ce moment de bonheur furtif, sans aucun remords !
La meilleure note avait été un onze sur vingt ! La suite du cours fut bâclée : un moment difficile, pour elle comme pour les élèves. Ils sentaient qu’elle avait mangé de la vache enragée et qu’il ne fallait trop l’énerver. Elle libéra sa classe en interrompant une phrase, dès que la sonnerie retentit, rangea précipitamment ses affaires et quitta la salle sans un mot ni un regard vers ses élèves estomaqués.
Une sourde angoisse lui brouillait l’esprit, depuis le réveil. Après le cours, elle rentra directement chez elle, se versa un grand verre d’eau glacée qui lui transperça les entrailles. Elle faillit se tordre de douleur ! Comme pour se punir, elle reprit un autre verre d’eau glacée et courut se jeter dans son lit. Sans même se déshabiller !
Pendant de longues minutes, elle répéta la phrase qui depuis des mois elle ressassait sans trop savoir ce qu’elle voulait lui donner comme sens :
« Je veux être heureuse ! Il faut que je sois heureuse ! »
Elle sombra dans un sommeil lourd, sans rêves. Le froid qui entrait par la fenêtre restée ouverte la réveilla. Elle avait dormi six heures d’affilée. A peine réveillée, elle savait que sa décision était prise.
« Je ne pourrais jamais être heureuse ! Jamais ! »
Machinalement, comme tous les soirs, elle se prépara pour sortir, préférant sa robe rouge. Puis elle alla rejoindre les autres au Dany’s.
En roulant à vive allure dans la ville déjà endormie, Lakbira se revit toute gosse.
Sale et mauvaise, pauvre. Plus tard, en classe, elle luttait pour la première place, on lui accordait la seconde ! La robe qu’elle portait alors! La même, toujours, un tissu bleu et rêche !
« Çà salit moins vite » disait sa mère. Elle durait plus longtemps surtout ! La robe a duré en effet, mais pas sa mère qui est partie un jour, sans prévenir, sans avoir l’air d’avoir souffert.
Son père était toujours là, pour lui imposer le souvenir de ce passé qu’elle avait renié depuis des années. Presque aveugle, il avait plus besoin de mauvais vin que d’oxygène pour survivre.
Aucune de ses robes n’était bleue, maintenant ! Décidée à ne jamais se souvenir de son passé, elle avait choisi de devenir une autre. Elle se créa donc un monde à elle, dont elle était le centre et la périphérie. Rien de ce qui n’était pas « elle » ne comptait.
Elle aurait pu travaillé dans une grande société. Non ! Elle avait accepté de donner des cours dans un lycée privé. Pour être libre de quitter ce travail à la moindre contrariété. Son dégoût des pauvres s’y accentua et sa haine des riches s’approfondit. Une lutte inégale l’occupa, un perpétuel combat contre des gamins gâtés, un conflit contre elle-même surtout.
Mais bien vite, ce garçon a envahi dans sa vie. En fait, le jeune homme n’avait rien fait pour lui plaire. Dés qu’elle l’a vu, elle a su qu’il serait l’homme de sa vie, sans lui demander son avis ! Elle n’avait pas envisagé qu’il était déjà pris, absorbé par son art, par sa passion, par son génie de peintre ! S’il avait été plus entreprenant, l’aurait-il intéressée ? Sûrement pas !
Elle écrasa le mégot dans le cendrier avec tant de rage qu’elle faillit se casser un ongle en se répétant :
« Je ne pourrais jamais être heureuse ! Jamais ! »
Comme redescendue sur terre, elle décida soudain de repartir, klaxonna furieusement pour appeler les trois autres. Ils s’engouffrèrent dans la petite voiture rouge, sans dire un mot, soulagés de quitter cet endroit sinistre où ils n’avaient rien à faire au milieu de la nuit. La Fiat prit rapidement la route de la mer, roulant de plus en plus vite.
Un virage. Une voiture qui arrivait en face, tous phares allumés. La Fiat dérape.
Sentant la voiture lui échapper, elle ne fit rien pour en redresser la trajectoire folle.
Lakbira n’a jamais pu être heureuse ! Keltoum ne le sera jamais !
