Les marocains savent-ils parler d’autre chose que d’immobilier ?
Je crois que le sujet favori des discussions des marocains, toutes catégories sociales confondues, tourne sur un seul et même objet : l’immobilier. Le foot ball et la politique viennent, selon l’actualité, troubler cette harmonie nationale, à titre tout à fait exceptionnel. En tous cas, le marocain cultive cette manie de concentrer ses propos sur ce qui a trait à l’immobilier. Le prix des terrains, les nouveaux lotissements, le prix du ciment, les nouvelles tendances dans le marbre, les peintures les plus sophistiquées, les difficultés à trouver le bon « tâcheron », les astuces pour passer aux travers des mailles du fisc. Les marocains semblent tous devenus en experts pour dénicher les quartiers où ils est bon d’acheter car les perspectives semblent propices, ceux où il est utile de vendre rapidement parce que une avenue sera transformée en double voie et donc danger d’expropriation en vue, ceux où la meilleure solution serait d’attendre car une extension de la zone « immeubles » est possible. Certains d’entre eux peuvent vous conseiller sur les villes où il est plus intéressant de placer ses économies. Tanger, non ? Plutôt Tétouan…..Et pourquoi pas Salé….. Bref, les marocains ne parlent que d’immobilier, partout, en toutes circonstances
Même les cérémonies funèbres ne sont pas épargnées. Sur fond d’une douce et envoûtante récitation du Saint Coran, par un cheikh à la voix mélodieuse, les personnes venues présenter leurs condoléances à la famille ont vite fait de se laisser entraîner sur le sujet national. L’indécence d’une telle discussion pendant un moment, qui devrait être consacré au souvenir et recueillement, ne semble étouffer la plupart de ces dames en djellabas et foulards assortis et de ces messieurs mal à l’aise dans leurs babouches. Mais l’appel de la pierre est le plus fort !
Les fêtes de mariages, jadis si joyeuses, si conviviales, durant lesquelles l’on dansait, l’on s’amusait, sont devenues de véritables agences immobilières. On s’y échange des informations foncières, on s’y refile les meilleures opportunités au lieu de profiter de la bonne chair, de la bonne musique, de la bonne ambiance ……
Si les restaurants et les clubs-houses des grandes associations sportives ont toujours été les points de rencontres pour la réalisation de juteuses affaires, j’ai été surpris, lors d’une séance de sauna, où les gens sont supposés se relaxer, se détendre, oublier les tracas du quotidien et de l’immobilier, entendre deux personnes débattre du prix des villas et d’appartements. Annihilant ainsi les bienfaits de la bonne vieille technique nordique de relaxation. Je me demande si les séances de hammam ne connaissent pas les mêmes âpres et arides discussions.
Le milieu universitaire allait-il échapper à cette fâcheuse tendance? J’ai vite déchanté : lors d’une petite fête organisée par un ami professeur de littérature. Aucun sujet n’a occupé, durant toute la soirée, la fine fleur de l’université de façon plus passionnée que l’immobilier. Pourtant, les sujets de discussion possibles ne manquaient pas : le bilan de la réforme de l’université, la montée en puissance des extrémistes religieux dans le monde estudiantin, les conséquences des départs volontaires, etc…Pourtant, tous ces sujets ont été très vite évacuées et les échanges se sont éternisés sur l’intérêt d’acheter un appartement sur la côte, entre Harhoura et les Sables d’Or. Certains même préconisaient l’acquisition des terres agricoles car il serait très avantageux de les revendre dans quelques années étant donné le boom des « nouvelles » villes.
Le nombre de jeunes qui, traumatisés par les prix des loyers, se lancent dans l’acquisition de logements est assez impressionnant. Jadis, personne ne songeait devenir propriétaire avant une bonne quinzaine d’années de dur labeur et devait compter sur la fameuse solidarité familiale pour faire face aux dépenses que cela entraînait. Maintenant, une fois trois fiches de paie en main, nos jeunes se précipitent au premier guichet de MachinBank-Immobilier pour tenter de bénéficier d’un crédit remboursable en mensualités ridiculement faibles. Alors les discussions vont bon train lors des poses déjeuner, on se refile les tuyaux, les bonnes adresses, les meilleurs complexes de logement. Si cela permet de stabiliser nos jeunes couples, c’est très bien…
Nos vieux, qui grâce à une carrière bien menée, avaient acquis une belle villa dans les quartiers chics de la ville sont aussi de la partie. En effet, une fois les enfants partis, après le mariage des aînés, le départ des plus jeunes qui au Canada qui aux USA, nos couples de vieux se retrouvent tous seuls dans une villa trop grande, avec des problèmes de sécurité, d’entretien du jardin, d’éloignement…Alors, nos vieux décident, les uns après les autres, de s’installer dans des résidences bien gardées, avec un syndic qui se charge de tout….Et cela alimente les discussions entre eux et leur progéniture pour trouver l’endroit rêvé….
Phénomène révélateur de cette tendance….Depuis quelques temps, des agences immobilières tenues par des dames ont fait leur apparition. Cela permet à nos aimables compagnes d’aller visiter en toute quiétude villas et appartements qu’elles désirent acquérir, sans avoir à justifier leur présence dans la rue avec un homme. Ce système semble avoir libéré la capacité de ces dames à s’intéresser de plus près au problème de l’immobilier et d’y apporter une note rafraîchissante. On rapporte, malicieusement, que ces nouvelles venues dans la profession sont plus intraitables que leurs collègues hommes et que les prix de l’immobilier seraient plutôt à la hausse depuis leur arrivée…….
Dans un autre registre, jamais je n’aurais cru que notre femme de ménage envisagerait un jour acquérir son propre logement. Et pourtant, c’est chose faite dans le cadre d’un programme d’éradication de bidonvilles et j’ai été le premier à l’en féliciter. Et depuis, elle n’arrête pas de poser des questions à mon épouse au sujet de la Conservation Foncière, du C.I.H., du calcul de intérêts, de la taxe urbaine……
La publicité pour promouvoir les crédits-logements destinés aux artisans et aux petits commerçants, en gros aux personnes ne disposant pas d’une fiche de paie en bonne et due forme, a mis en effervescence les milieux populaires. Tout le monde veut tout savoir sur ce système de crédit. Les échanges d’expérience des uns et des autres, plus ou moins réussies, plus ou moins abouties, alimentent les discussions dans les cafés, dans les autobus et les taxis même quand l’actualité footballistique bat son plein ou que le journal « At Tajdid » a sorti la « une » dont il a le secret…..
Les pages d’annonces les plus recherchées par les lecteurs et les internautes sont celles des annonces immobilières. Les marocains étant convaincus que trouver un emploi relève plus du domaine du « piston » que de la compétence, ils jettent leur dévolu sur les annonces immobilières dans le secret espoir de tomber sur l’occasion en or, celle qu’on ne doit pas rater, l’annonce d’un appartement à vendre avec la mention « intermédiaire s’abstenir » ou bien « particulier vend à particulier »
Tout me serait compréhensible si le prix de l’immobilier dans notre pays était raisonnable, conforme à notre réalité économique, en adéquation avec les salaires moyens ! Non, nos appartements se négocient à des prix que ne connaissent pas les grandes métropoles européennes. Est-ce raisonnable de payer 10 millions de dirhams pour un appartement ? Nos villas, la plupart d’un goût plus que douteux car réunissant souvent tous les styles, atteignent des prix que les plus belles propriétés de Marbella n’osent pas afficher. Il n’est pas rare d’entendre parler de villas vendues à deux milliards de centimes. Les terrains à bâtir, les vieilles maisons destinées à être démolies pour faire place à de nouveaux immeubles, les terres limitrophes des zones urbaines constituent de véritables mines d’or pour leurs propriétaires.
Mais je crois que tout notre parc immobilier n’est pas destiné à faire face à des besoins en logement ! Les marocains, qui disposent de « liquidités » – dont je n’ose pas imaginer l’origine tellement leur volume est énorme – ne sont tentés ni par la bourse, ni par l’entreprise, ni par le commerce…..Alors, ils achètent, ils vendent, ils revendent terrains, appartements, villas…. Seule la spéculation sur la pierre les inspire……
