A l’entrée de la médina de Rabat, près d’une poubelle, un petit animal, chétif, sale comme pas possible, couvert de plaques de pelade, pousse de petits gémissements…C’est un petit chien….Je me baisse …La boule de poils informe est un york shire, qui devait être il y a quelques temps un bel animal de compagnie. Ce spectacle désolant m’en a rappelé d’autres, peut-être moins émouvants mais tout aussi significatifs. Comme ces pitbulls, ces dobermans, que l’on voit au bout de laisses de fortune, inertes, sans réaction, comme drogués ou tout simplement sous-alimentés. Heureusement, nous n’assistons pas qu’à des scènes aussi négatives que celles que je viens d’évoquer. En effet, ces dernières années, une mode venue on ne sait d’où, s’est installée dans bon nombre de foyers marocains. En fait, elle a commencé dans les quartiers résidentiels, là où les villas nécessitaient la présence d’un chien de garde. Puis elle s’est étendue, petit à petit. Le mimétisme aidant, cette mode s’est adaptée aux exigences de notre milieu. Nos familles, même celles qui sont les plus traditionalistes, sont devenues ainsi très portées sur les animaux de compagnie, les petits chiens d’appartement entre autres. Je n’ai jamais compris cette tendance, d’autant qu’une vague de puritanisme religieux semble couvrir notre société. Et pourtant, il n’est pas rare de voir une dame voilée en compagnie de son petit animal. Traditionnellement le chien – même chez nos ancêtres les nomades d’où qu’ils soient venus – n’avait pas le droit de dépasser le seuil de la tente, ni plus tard celui de la maison. Et pourtant, il est de plus en plus courant de voir le soir des messieurs, qui n’ont jamais sorti leurs gosses faire une promenade, suivre docilement leur petit caniche, pour la corvée de propreté. Il est de plus en plus courant de croiser des dames, tenant dans leur bras de minuscules animaux, ridicules, mal à l’aise, ayant l’air de se dire : “mais qu’est-ce qui m’arrive ya siddi rebbi?”. Il est de plus en plus courant de rencontrer – dans les quartiers les plus démunis – des jeunes hommes tenant en laisse des molosses terrifiants, énormes, dont on se demande comment la nourriture peut être assurée dans ce genre de quartier. Il est de plus en plus courant de se voir proposer dans les endroits les plus insolites, à Rabat à l’entrée de la Joutia ou à cent mètres du siège de la Société de Protection des Animaux, des magnifiques chiots dont vous ne saurez pas ce qu’ils deviendront dans six mois. Peut-être des animaux doux et obéissants, peut-être des bêtes prêtes à tuer! Les marocains ont finalement été contaminés par la “canénite”, tout comme les européens. Sauf que là-bas, les animaux de compagnie viennent souvent en substitution d’une progéniture soit inexistante soit défaillante dans son rôle filial. Comme nous faisons du “copier-coller” social sans trop réfléchir, le petit caniche ou le gros labrador viennent le plus souvent s’ajouter à la Salma qui loge dans un petit 3 pièces, avec un minuscule balcon, qui servira souvent d’espace vital à l’animal. L’amour des animaux n’est pas étranger à la culture marocaine. Nos paysans ont et continuent à vivre de et avec leurs chèvres et leurs moutons, mais en maintenant le chien à sa place, c’est-à-dire dans la cour! Naguère, les marocains citadins étaient des colombophiles avérés, qui entretenaient sur la terrasse de leur maison à la médina des armées de pigeons, qu’ils nourrissaient avec soin, qu’ils appelaient chacun par un surnom plein de tendresse, qu’ils comptaient tous les soirs à la tombée de la nuit. Jadis, nos parents s’intéressaient aux canaris, avec lesquels ils passaient des heures à leur apprendre à siffler des airs merveilleux, à propos desquels ils s’échangeaient les mystères et les techniques pour sortir tel son du gosier de leur petit trésor préféré. Promenons-nous dans nos médinas, et nous verrons encore quelques cages accrochées à la devanture de tel coiffeur ou de tel tailleur traditionnel, avec un les derniers spécimens de canaris qui ont enchanté les temps d’antan. Nos grands-mères avaient la plupart leur “minouche”, le petit chat qui partageait leurs moments de solitude, qui connaissait tous leurs secrets et qui avait tous les droits. Mais les temps ont changé…Nouvelle mode, nouvelle vie, nouveau mode de vie!