Image Hosted by ImageShack.us Sommes-nous prêts à être sondés?

Un début de polémique est né dernièrement au Maroc à propos d’un projet de loi visant à encadrer l’activité des instituts de sondage. Certains journaux n’y sont pas allés de main morte et ont même parlé de loi liberticide ! Je crois que – là encore – nous avions mis la charrue avant les bœufs en nous lançant dans la critique d’une loi dont le champ d’action qu’elle est supposée régir est encore autant dire vierge. Avant de polémiquer sur la nécessité ou non de réguler un domaine encore balbutiant sinon embryonnaire, Il aurait fallu à mon sens nous poser des questions plus pratiques et plus concrètes à propos des sondages et notamment les sondages politiques. • Par exemple, il aurait intéressant de rappeler que ce genre de sondages à l’étranger est réalisé essentiellement par sur un échantillon de la population disposant d’un téléphone fixe. Le Canard enchaîné a affirmé dernièrement que: “Aujourd’hui, un tiers des Français n’ont pas de ligne fixe et n’ont qu’un portable. Ceux-là ne sont jamais interrogés” ! Qu’en serait-il alors des sondages réalisés dans notre pays ? Quelle est la part des foyers marocains disposant d’un téléphone fixe ? Quelle serait la représentativité d’un échantillon choisi dans cette population ?

• On aurait pu signaler aussi que l’on n’obtient un questionnaire valide – c’est à dire comprenant les réponses à toutes les questions posées – qu’après environ 10 appels infructueux. Combien d’appels infructueux devrait-on prévoir chez nous pour le même résultat? La valeur réelle exploitable des réponses obtenues serait réduite d’autan, je présume.

 • Il aurait été opportun de connaître l’impact des sondages sur des populations déjà habituées à ce genre de consultation. Les sondages concernant toutes les dernières présidentielles françaises se sont tout bêtement « plantés ». Quel serait l’effet d’une telle pratique sur des populations comme la nôtre ? Je laisse ici aux inconditionnels des sondages le soin de choisir les qualificatifs qu’ils estiment devoir accoler à la population de notre pays et d’en tirer mes conclusions.

• La question reste entière quant à la sincérité des réponses que les sondeurs recueilleraient auprès de nos compatriotes. Nous savons tous que les marocains ne répondront jamais « honnêtement » à certaines questions. Ce manque d’ « honnêteté » n’est pas d’ordre moral mais tout simplement social. Elle tient à notre façon de percevoir l’autre en général et à une certaine autodéfense préventive de la sphère privée. Des réponses sincères ont pratiquement impossibles à obtenir dans le domaine religieux, entre autre ! • Je ne remettrais pas en cause la compétence des instituts de sondage nationaux mais nous devons convenir qu’il s’agit ou qu’il s’agira de filiales de boîtes françaises, européennes dans le meilleur des cas. Or ces entreprises spécialisées, connues, reconnues, ne sont pas exemptes de critique en France même pour ne parler que ce pays. En effet, les sondages bidouillées sont très courants. Certains responsables politiques français sont convaincus que les instituts “tordent un peu les chiffres”. La bonne * foi des instituts n’est pas mise en cause mais plutôt les méthodes utilisées. La Commission des sondages, gendarme français de la profession, a émis des « réserves » sur les « méthodes de redressement » utilisées récemment par un institut faisant que les « certaines enquêtes ne puissent pas être interprétées ».

• Un autre élément devrait retenir notre attention, si nous envisageons que les sondages politiques puisent être institués dans notre pays. Dans la course aux voix, les partis politiques n’auraient-ils pas tendance à commander des « sondages sur mesure » ? Il est en effet absolument indispensable que la neutralité et l’impartialité de ces instituts soit assurée : dans une société comme la nôtre, où la corruption règne, il est bien illusoire d’assurer cette neutralité.

• Et dans cet esprit, une instance indépendante doit nécessairement contrôler, réguler et moraliser cette activité. Le dosage de ce contrôle, de cette régulation, de cette moralisation de ces interventions vis-à-vis de la liberté au sens le plus large posera problème chez nous, comme il le pose déjà dans des états à longue tradition démocratiques.

• Il faudrait également savoir si les marocains sont intéressés par les sondages en général et les sondages politiques en particulier. Je me demande même si un sondage dans ce sens ne serait pas utile ! Peut-être amènerait-il les sondeurs et les journalistes à des réalités bien de chez nous ! Un simple regard sur les sondages marocains réalisés sur le net, donc ouverts, sans échantillon, sans panel, dans la liberté et la discrétion presque totales, prouve que les marocains – même internautes, supposés d’une catégorie sociale moyenne sinon supérieure et en général instruite – ne sont guère friands de ce genre d’exercice. • Des sondages politiques ont déjà été réalisés au Maroc, notamment certains commandés par des ONG étrangères. Rappelons le tollé soulevé par les résultats d’une certaine consultation organisée par une institution américaine et qui donnait le PJD comme première force politique du pays. L’impact de ce sondage a été pratiquement nul en dehors du microcosme des villas des villas du Souissi à Rabat ou d’Anfa à Casablanca et auprès de quelques journalistes en mal de scoops. Le marocain lambda n’en a pratiquement jamais entendu parlé, préoccupé qu’il est de joindre les deux bouts. N’oublions pas que la majorité de la population est analphabète ! Bien que nourrie au sein de la télévision d’état, elle reste septique sinon méfiante pour tout ce qui peut avoir une connotation plus ou moins officielle. L’inconsistance de la presse écrite et sa faible audience, le rejet de la politique et des hommes politiques, l’attirance de plus en plus forte exercée par la religion, ne contribuent certainement pas à l’ouverture de notre société vers la pratique des sondages en général, et des sondages politiques en particulier. Laisser ce champ libre à toutes les opportunités ne peut qu’offrir une brèche à toutes les dérives qu’il serait bien difficile de redresser par la suite. (*) Pour la compréhension du commentaire de Christophe, je signale que j’avais écrit par inadvertance : “mauvaise”.