S’il y a un adage marocain que je n’apprécie pas du tout, c’est celui-ci :
« Ma dir khair, ma ya tra bass ! »
En substance, ne faisons de bien, il n’y aura pas de dégâts ! Toute la fatalité du monde, tout le pessimisme, toute l’irresponsabilité réunie en quelques mots.
L’histoire que je vais essayer de raconter tend justement de contredire ce renoncement.
MAIS QUI A DONC DIT :
« MA DIR KHEIR, MA YE TRA BASS ! »
Chaque fois que Jaafar rentrait enfin de journée, il aimait regarder les enfants jouer dans le jardin de la résidence où il habitait.
Il s’arrêtait le temps de fumer une cigarette, admirant la pugnacité des uns à défendre leur ballon, l’habilité des autres à dribbler, ou bien la fougue de certains lors des petits matchs de football, certes sans enjeu mais joués avec un cœur formidable.
Il aimait voir les plus petits jouer à cache-cache, se terrant maladroitement derrière une voiture avec la certitude de ne pas être découverts par leur camarade, ou bien se glissant derrière un arbre, sûr d’être à l’abri.
Mais le plus souvent, les gosses tournaient comme des fous autour des pâtés de maisons, au guidon de leurs bicyclettes, hurlant, riant, suant, frôlant les voitures an stationnement dans les allées, les éraflant parfois au passage.
Jaafar appréciait cette vie que les gosses donnaient à la cité, même si parfois elle devenait envahissante ou bruyante.
Mais chaque jour, son regard s’attardait sur ce jeune garçon, toujours adossé à un arbre, ne participant jamais ni aux matchs de foot ni aux courses folles. Il restait là, un pied contre le tronc, les mains dans les poches, suivant du regard ses camarades, leur lançant un encouragement par ici, une vanne par là.
Pourtant quand le ballon roulait jusqu’à ses pieds, il s’en emparait, en jonglait avec un certain art avant de le renvoyer à ses camarades d’un grand coup de pied précis. Et quand un des petits dérapait avec sa bicyclette, il se précipitait, l’aidait à se relever et d’une belle poussée dans le dos, le faisait repartir avant qu’il ait eu le temps de commencer à pleurer.
Jaafar regardait ce gosse avec curiosité, lui souriait en lui lançant un grand geste de la main. Parfois le gosse renvoyait le sourire et le geste, d’autres fois, comme plongé dans ses rêveries, il restait complètement indifférent.
Le mystère de ce gosse intriguait Jaafar, qui n’osait pas chercher à en savoir plus. Le gosse était peut-être malade, il souffrait éventuellement de problèmes personnels ou familiaux qui ne regardaient en rien Jaafar.
Pourtant, il tenait absolument à communiquer avec ce gosse, à essayer de comprendre son comportement, son silence, à tenter de le faire sortir de sa coquille.
Un jour en mettant de l’ordre dans son placard, Jaafar dénicha une paire de raquettes de badminton, rangées dans leur étui, avec trois volants, le tout en parfait état. Jaafar avait gagné ce jeu dans une tombola mais ne s’en était jamais servi.
Il décide de l’offrir au gamin, en se disant que c’était l’occasion pour le petit de pouvoir trouver un compagnon de jeu.
- Voilà, fiston, je te les offre ! Tu pourras jouer toi aussi, et avec le copain de ton choix ! - Merci, m’sieur ! se contenta de lui répondre le gosse en prenant le paquet, qu’il posa à ces pieds.
Le lendemain, alors que Jaafar garait sa voiture, il fut étonné de voir le gamin, l’étui à raquettes à la main, entrain de l’attendre.
- Je vous rends votre truc, m’sieur ! - Mais pourquoi donc, je te les ai données. Elles sont à toi ! - C’est un truc de filles, m’sieur !
Il posa le paquet sur le capot de la voiture et partit, les mains dans les poches.
Jaafar, un peu déçu, voire vexé, ramassa l’étui à raquettes et monta chez lui, en ressassant la réflexion du gamin :
- C’est un truc de fille !
Au fond, le gamin avait raison. Si lui-même n’avait utilisé ces fameuses raquettes, c’est qu’au fond il avait le sentiment confus que c’était un jeu de filles. Impression complètement fausse, il le savait ; il avait vu à la télévision des compétitions de badminton ; cela n’avait rien de spécialement féminin. Mais bon, après tout ce gamin pouvait ne pas apprécier ce jeu.
Jaafar se promit de lui trouver autre chose de plus viril et de plus apte à son âge. Il remisa le jeu de badminton dans le placard en se demandant ce qui pourrait bien convenir au gosse. Il y avait des tas de jouets, de jeux, d’accessoires, dont Jaafar n’a jamais voulu se débarrasser. Il se promettait chaque fois qu’il ouvrait le placard de demander au concierge de venir le vider, mais il y renonçait. Chacun de ses objets lui rappelait un souvenir. Avant de refermer le placard, Jaafar aperçut un ballon de rugby, dégonflé, tout rabougri, portant les traces du dernier match.
Un ballon de rugby, ce n’était pas « un truc de filles » ! Jaafar le prit, en vérifia l’état, constata qu’il suffisait juste de le regonfler pour qu’il reprenne l’aspect normal d’un ballon ovale, à la forme caractéristique, inattendue mais généreuse.
Quelques jours plus tard, Jaafar revivait la même scène avec le jeune garçon.
- Tiens, c’est pour toi, jeune homme ! Il est pour toi, ce ballon de rugby ! - Vraiment, m’sieur ? - Oui, et c’est un truc de mec, non ? - Je verrais bien, m’sieur ! Merci, m’sieur !
Le garçon s’éloigna en lançant le ballon ovale vers le ciel et en essayant de rattraper, avec une certaine habilité qui étonna Jaafar. Il le regarda pendant un moment, sûr que cette fois, il avait fait le bon choix et qu’il avait offert exactement ce dont le gosse avait besoin pour s’amuser.
Et pourtant, dès le lendemain après-midi, il dut reprendre son ballon de rugby car le gamin le lui avait rendu, en faisant une petite moue déconfite :
- Personne arrive à jouer avec ce truc, m’sieur !
Tel a été le verdict sec et définitif.
Excédé, mais décidé à aller jusqu’au bout de son projet dont il commençait à mesurer l’inutilité, Jaafar tendit au gosse une petite clé en lui disant :
- Tu connais le débarras, près du logement du concierge ? – Oui, bien sûr, m’sieur ! Tout le monde ici le connaît ! – Voilà la clé, tu vas y aller, tu choisiras ce que tu voudras là-bas. Il y a un tas de trucs intéressants. Tu prends ce que tu veux et tu me rends la clé ! Ca te va comme çà ! – O.K. m’sieur et merci !
Jaafar rentra chez lui, impatient de voir ce que le gosse allait choisir dans ce débarras. D’ailleurs, qu’y avait-il ? Jaafar y avait déposé tout ce qui ne tenait pas dans le petit appartement qu’il venait d’acquérir dans cette résidence, mais dont il ne voulait pas se séparer pour des raisons plus ou moins valables. De la planche de body-board à ses raquettes de tennis, des livres qui étaient complètement dépassés aux vieilles chaussures de randonnée, des vieux disques en vinyle aux accessoires datant de l’époque de ses cours de théâtre. Un véritable bric-à-brac dans lequel le gamin finira bien par trouver ce qui lui plairait.
Et il avait bien raison ! Deux jours plus tard, il fut surpris de voir le jeune garçon avancer vers lui assez maladroitement, chaussé de patins à roulettes. Des patins qui dataient d’un autre temps, qu’il avait complètement oubliés. Des patins en métal, à quatre roues, avec des sangles de cuir. Le garçon souriait en agitant les bras, dans sa progression balourde. Il était heureux ! Il ne s’arrêta qu’en percutant la voiture de Jaafar et tout essoufflé lui dit :
- Voilà votre clé, m’sieur ! J’ai pris ces patins, vous êtes bien d’accord, m’sieur ? - O.K., petit, mais fais attention ! - Vous en faites, m’sieur ! Merci, m’sieur !
Depuis, chaque soir en rentrant, Jaafar trouvait le gosse entrain de s’entraîner sur ses patins. Les progrès du gamin étaient vraiment remarquables. Mais ce qui étonnait Jaafar, c’est le changement survenu dans le comportement de son ami. Le petit semblait enfin vivre, prendre goût à jouer, à bouger, à exister enfin.
Le gosse prenait de l’assurance ; il semblait dominer ces patins qui dataient pourtant : il exécutait maintenant des mouvements chaque fois plus compliqués, plus élaborés et parfois assez surprenants. Jaafar restait chaque jour un bon quart d’heure à le regarder évoluer dans le parking de la résidence. Même les autres gosses de la résidence commençaient à s’intéresser à celui qui, il y quelques semaines, les snobait superbement. Il les épatait.
Jaafar dut s’absenter durant deux semaines. Deux semaines durant lesquelles, emporté par le tourbillon des réunions de travail, il avait complètement oublié son petit ami.
Mais à peine rentré, il fut comme happé encore une fois par cette histoire. Dès qu’il descendit de sa voiture, avant d’avoir ouvert le coffre pour récupérer sa valise, son attention fut attirée par un attroupement au milieu du parking. Des cris, des applaudissements fusaient. Devant ce spectacle totalement nouveau dans la résidence, Jaafar ne put masquer sa curiosité et malgré son envie de rentrer chez lui, se doucher et se reposer, il se dirigea vers le groupe.
Des dizaines de gosses et plusieurs mamans formaient un large cercle au milieu duquel évoluait avec une aisance magistrale un jeune garçon sur des patins à roulettes. Il tournait sur lui-même, se lançait dans de grands cercles frôlant son public, puis revenait vers le centre en effectuant des dérapages contrôlés, soulevant l’enthousiasme des gamins et des mamans.
Jaafar n’en croyait pas ses yeux !
Il sentit une main se poser sur son bras. C’était la maman du gamin :
- Merci, monsieur, merci, mille fois. Vous lui avez donné une raison de vivre !

heureux que la chute du post ne soit pas une mauvaise pour le garçon.
pourtant je reste sur ma faim
pour al massae voilà le nouveau lien http://www.almassae.press.ma/
J’avoue avoir lu une première fois ce que j’ai pris pour une nouvelle et être resté sur ma faim parce que,complètement pris pas l’hitoire qui est venue piquer ma curiosité,j’aurais aimé qu’il y ait une fin,une réponse à la question “mais qu’est-ce qui fait que ce gamin est comme cela?”……..
Puis je l’ai relue une deuxième fois et là,j’ai compris que c’était un beau conte à portée philosophique dont la réflexion s’enracine dans le monde contemporain ainsi que sur le regard que nous pouvons porter à l’Autre…….
Il m’a renvoyé à deux phrases que j’ai lues dernièrement,à savoir : “Il y a un bonheur extraordinaire à rendre d’autres heureux en dépit de nos propres épreuves” et “la peine partagée réduit de moitié la douleur,mais le bonheur partagé s’en trouve doublé”……
Merci Hmida pour ce beau moment de lecture qui laisse supposer,une fois de plus,que la main qui a si bien écrit ce conte appartient à un homme qui possède une bonne dose d’humanisme!
Pas mal de garçons ressemblent à celui que tu as cité dans ton histoire énigmatique. Chacun est sa raison de vivre: y’en a qui aime le foot, d’autre la peinture, les rollers & aussi les jeux de course! Merci pr ce merveilleux poste… On s’y reconnait vraiment
@ Maestro
Bien que mes souvenirs d’enfance soient bien loitains, il en reste encore quelques bribes, bien agréables…
@ r.a.s.
1/ Merci pour le lien …
2/ J’avais prévu une chute bien plus différente, dramatique “macabre” selon la personne qui m’est très chère et qui me guide dans mon écriture. J’ai opté enfin pour celle-là….Tu rejoins le commentaire de Richard, en disant que tu es resté sur ta faim.
En effet, la question reste posée : pourquoi ce gosse est-il ainsi? J’avoue ne pas avoir pensé à cela!
@ richard
J’ai effleuré la question relative à la cause du comportement de ce gosse! Mais par paresse ou plutôt par incapacité de creuser, je voulais arriver le plus vite possible à la chute. Chute heureuse, sur les sages conseils de “citoyennehmidette”. Mon projet initial s’inscrivait dans le style de mes nouvelles précédentes.
les petits détails qui font les grandes différences. les petits gestes anodins qui semés, peuvent donner de bonnes récoltes. merci, on n’a pas besoin d’une fin, parce que les rêves restent toujours inachevés.
ce proberve m’a toujours irrité…Plus que du fatalisme, il symptomatise pour moi le comble de la mauvaise foi. genre même si tu penses le bien, d’autres se chargeront fatalement du mal.
Bref, j’apprécies la perseverance dans le conte….
La perséverance, la patience…. c’est ce qu’il faut avec les gosses notamment ceux qui ont le contact difficile. C’est un conte qui m’a ému ; c’est un retour à notre propre enfance . Ce gosse a de la chance d’avoir rencontré Jaafar….pourvu qu’il y ait des Jaafar pour tous les goss!!!!
@ zfazef
Tu connais mieux que moi un “Jaafar” qui ferait tout pour le bonheur d’un enfant….Les enfants sont un monde merveilleux!
@ Fhamator
Encore un autre point sur lequel nous sommes d’accord, nous deux!
@ moony
A trop chercher le pourquoi du comment des choses, elles finissent par perdre leur mystère et leur magie! Un rêve doit rester une rêve….
@Hmida,
Que les chutes soient plus ou moins heureuses, ne changent rien au plaisir de vous lire…. je précise que je suis resté “sur ma faim” juste à l’issue de la première lecture …!!!!
La deuxième lecture, comme le dit si bien Moony m’a laissé aussi, sans fin, mais celle là était celle d’un beau rêve …….
Tout d’abord, je voudrais t’assurer que ce n’est pas moi! Faisant cavalier seul, je ne trompe jamais dans la bêtise collective! Car, c’est cela le problème avec les adages et les proverbes populaires! Ils sont a priori censés refléter la sagesse mais dès qu’on les considère de plus près, il est facile de se rendre compte qu’ils ne contiennent pas un gramme de bon sens! Cela me fait penser à une autre expression courante de par chez nous : llah yejçal lghefla ma bin lbayeç ww-chcherrây !
Bref tous les échanges commerciaux entre les gens sont placés sous le diktat de la triche et de la tromperie…
Revenons à ton dicton ! Je pense qu’il est possible de l’améliorer pour qu’il sonne juste :MA DIR KHRA, BASS MA YA TRA”
Et avec ça, ça rime !
@ Fhamator,
“ce proberve m’a toujours irrité…Plus que du fatalisme, il symptomatise pour moi le comble de la mauvaise foi. genre même si tu penses le bien, d’autres se chargeront fatalement du mal.”
Venons de ta part c’est vraiment le comble!!!!
)))))))))))
@ too banal
J’avoue ne pas te suivre dans tes disgresssions à propos des dictons et je te ferais remarquer que je ne viendrais jamais sur ton espace pour y laisser un commentaire vulgaire ou grossier, même s’il rime!
Je pense que tu n’as pas compris le véritable sens de ce proverbe
Vu l’exemple que tu donnes
D’ailleurs on n’argumente pas par l’exemple ni avec le CV
Dir kheir (dans ce proverbe) signifie donner de l’aide à des personnes qui en ont besoin
Un besoin vital que parfois des vies dépendent et justement la subtilité de ce proverbe vient du fait que parfois quand on donne cette aide, on crée une certaine dépendance, une sorte de service après vente s’ensuit ; soit maintenir cette aide soit l’ajuster (je parle d’aide au sens large)
De ce fait je rejoins et j’approuve le proverbe….
Ton exemple est hors sujet, car il s’agit là d’un cadeau, offrir, donner du plaisir….
Le mythe
Al motanabbi de la blogoma
@ Le mythe
Je ne pense pas avoir besoin de tes lumières mythiques pour comprendre un proverbe marocain!
Que tu rejoingnes ce proverbe ne m’étonne pas de toi, tu vas toujours à contrecourant de tout!
Et enfin, pour bien comprendre mon histoire, relis l’introduction et l’histoire, si tu veux t’offrir un moment de plaisir! Dir had elkheir frasek ou ma ya tra bass!
Hmida/LeMythe> non pas que je veuille prendre le parti de l’un contre l’autre, mais je crois que le mythe a raison sur un point.
Certes tout proverbe peut être interprété de différentes manières. Toujours est-il, et de part mes modestes connaissances, je crois qu’il est plus employé pour dire que quelques fois on peut faire qqchose en voulant arriver à un but et que ce geste ait des conséquences plus négatives que positive.
L’autre lecture disant qu’il faut rien faire et accepter une certaine fatalité, est possible mais c pas à mon humble avis la plus courante.
L’idée je crois c qu’on veut rendre service, mais qu’après notre action on le regrette paske on était au départ animé d’une bonne foi mais la personne qui a profité de cette action ne le fait payer cher !!
Peace.