Sur l’un de mes  récents  posts, un commentateur anonyme avait laissé un poème de Nizzar  QABBANI intitulé « Je suis pour le terrorisme ». Pourtant, contrairement à ce que semble suggérer  mon commentateur anonyme, je ne suis pas du tout sûr que Nizzar Qabbani ait voulu faire dans son poème l’apologie du terrorisme. Il le justifie tout au plus !

Je ne connaissais pas ce texte de Nizzar Qabbani et j’ai trouvé que, venant de la part d’un poète, ce genre de paroles, malgré leur sincérité évidente et leur bonne foi certaine, n’étaient que des paroles de poète.

Puis j’ai découvert un autre texte de Nizzar Qabbani, qui a bien plus de profondeur que « Je suis pour le terrorisme », qui dégage bien plus d’émotion et qui s’adresse bien plus intelligemment au cœur  et à l’esprit du lecteur, tout en parlant des mêmes souffrances que celles relatées dans « Je suis pour le terrorisme ».

Dans ce texte, Nizzar Qabbani, en immense poète qu’il est, explore les cœurs meurtris d’un enfant et de son père face au monde actuel, sans avoir recours ni à l’histoire dépassée, ni à l’insulte gratuite, ni à l’emphase inutile ni à la surenchère.

Dans le poème que je vous propose, le poète fait œuvre ici d’un grand poète. Et ses paroles sont de vraies paroles de poète  qui frappent droit dans le cœur des lecteurs  de quelque bord qu’ils soient !

LECON D’ART PLASTIQUE

 

Mon fils pose devant moi  sa palette de couleur

Et me demande de lui dessiner un oiseau.

Je plonge le pinceau dans la couleur grise

Et lui dessine un carré

Avec des barreaux et un cadenas.

Mon fils me dit, tout surpris :

Ne sais-tu pas dessiner un oiseau ?

Je lui dis : mon fils, excuse-moi,

Je ne sais plus comment sont faits les oiseaux.

 

Mon fils pose devant moi ses crayons de couleur

Et me demande de lui dessiner la mer.

Je prends un crayon mine

Et lui dessine un cercle noir.

Mon fils me dit :

Mais c’est un cercle noir, père,

Ne sais-tu pas que la mer est bleue ?

Je luis dis : écoute, mon fils,

Jadis, je savais très bien dessiner les mers,

Mais on m’a confisqué ma canne à pêche,

On m’a pris mon bateau,

On m’a interdit toute relation avec la couleur bleue,

Et avec le poisson de la liberté.

 

Mon fils pose devant moi son cahier de dessin

Et me demande de lui dessiner un épi de blé.

Je prends un crayon

Et lui dessine un révolver.

Mon fils se moque de mon ignorance

Et me dit, tout étonné :

Ne fais-tu donc pas la différence

Entre un épi de blé et un révolver ?

Je lui réponds : écoute, mon fils,

Je savais jadis comment était fait l’épi de blé,

Comment était la galette de pain,

Comment était la rose,

Mais en ce temps métallique,

Où les arbres de la forêt

Se sont enrôlés dans la milice,

Où la rose est en tenue de léopard,

En ce temps d’épis armés,

D’oiseaux armés, de culture armée,

Je n’achète pas une galette de pain

Sans y trouver un révolver,

Je ne cueille pas une rose dans un bosquet

Sans qu’elle me menace de son arme,

Je ne feuillette pas un livre dans une librairie

Sans qu’il explose entre mes mains.

 

Mon fils s’assoit sur le bord de mon lit

Et me demande de lui réciter un poème.

Je verse une larme sur l’oreiller.

Il la ramasse et me dit :

Mais c’est une larme, et non pas un poème.

Je luis dis :

Quand tu seras grand

Et que tu liras la somme de la poésie arabe,

Tu sauras que le mot et la larme sont frère et sœur

Et que le poème arabe

N’est qu’une larme qui coule entre les doigts.

 

Mon fils pose devant moi sa boîte de couleurs

Et me demande de lui dessiner une patrie.

Le pinceau tremble dans ma main

Et je fonds en larme.

(La traduction de ce poème est de Farouk Mardam-Bey in “Anthologie de poésie arabe contemporaine ” – Edition bilingue chez “Actes Sud Junior – 2007)

17 Comments on Nizzar Qabbani : leçon d’art plastique.

  1. Jade says:

    Ayant embrassé une carrière de diplomate, aucune chance pour que Nizar soit pour le terrorisme, mais volontiers provoc, comme l’atteste son poème sur le terrorisme qui traduit la rage, et l’injustice absurde, qui mène à l’absurde, mai ni l’un ni l’autre n’est justifiable (injustice et terrorisme)
    ceci dit la traduction de ses poèmes leur fait perdre beaucoup de leur magie…

  2. hmida says:

    @ Jade

    La traduction de tous les poèmes leur fait perdre justement leur “poésie”…

  3. Moony says:

    tout dépend comment on fait la traduction. il y’a des métaphores qu’on trouve dans l’arabe et pas en Français, et inversement. j’aime les traductions qui se foutent des mots exacts , mais qui essayent de traduire fidèlement le message l’image et le sens profond du texte.
    Nizar, que je l’aime!!! assayab aussi… Darwich et samih al qassem…et tous les autres :-) je trouve que les poèmes arabes sont riches en images et en nuances.
    chut! personne ne le sait, mais à la base, mes poèmes je les écris en arabes dans mon livre de croquis ;-)
    Nizar pour le terrorisme??? n’importe quoi! juste un peu de rage, un peu de dépit à cause des injustices, et n’oublions pas que Balkiss sa femme a été tuée dans un attentat à une ambassade, donc je ne crois pas qu’il soit pour le terrorisme, il essaye, comme on fait tous, de se l’expliquer, d’en tirer des leçons pour que ça ne se reproduise plus jamais, d’informer à propos des raisons et des causes de ce dérrapement humain.

  4. Mounir says:

    Désolé pour ce Hors-sujet, tu es tagué sur mon blog.
    Prière de ne pas rompre la chaine

  5. 7didane says:

    @moony
    J’adorais Badr Chakir Assayab au collège !
    Je sentais chez lui un mélancolie qui me connaissait.

  6. hmida says:

    @ Moony

    Bien sûr N. Qabbani n’a jamais été pour le terrorisme, mais mon commentateur semblait en être convaincu..C’est pour cela que j’ai été curieux de chercher plus avant …

    Pour ce qui est de la traduction de la poésie, j’avoue ne pas apprécier spécialement car il est difficile de rendre la musicalité et le rythme, sans parler de certaines images.

    A ce sujet, jette un coup d’oeil sur mon post du 15 aout 2007 où je mettais en ligne les différentes traductions en français du fameux “IF” de Rudyard Kipling…C’est assez intéressant de voir comment le même texte initial peut être rendu, avec plus ou moins de bonheur :

    http://www.citoyenhmida.org/?s=Rudyard+KIPLING

  7. Joe says:

    ça me rappel un autre grand poète, Amal Dan9al:
    أترى إن أفقع عينيك و أثبت مكانهما جوهرتين
    أتصالح؟
    لا، لا تصالح و إن منحوك الذهب
    Merci Mooy pour le lien vers le post “IF”, et à Hmida aussi

  8. Moony says:

    assayab, oh mon Dieu, c’est très suave, doux à entendre, il y’a un ver dont je pourrais dire “la plus belle déclaration d’amour” ( je n’ai pas de clavier arabe alors je fais avec):
    ” 3aynaki rabata nakhil sa3ata assa7ar
    aw chourfatani ra7a yan2a 3anhouma al 9amar
    3aynaki 7ina tabsoumina
    touri9ou al kouroumou…”
    sans le clavier arabe, je suis en train de massacrer un des plus beaux vers d’amour :-(
    il y’a aussi mon poème préféré ” matar matar matar, ata3lamina ayou 7ouznin yab3athou al matar…”
    et si tu nous faisais un petit rappel, avec quelques poèmes de “assayab”?!!!

  9. hmida says:

    @ moony

    Juste pour info : tu peux avoir le clavier arabe sur le site suivant

    http://www.lexilogos.com/clavier/araby.htm

    Une fois que tu as tapé ton texte tu fais “copier-coller” ..en principe çà devrait fonctionner …

    Pour Assayab je ne te promets rien mais je vais essayer

  10. Moony says:

    merci pour le lien t’es un grand :-)

  11. l'inconnu says:

    @Hmida, si c’est mon commentaire (en fait, le poème de Nizar) qui t’a poussé à chercher du coté de Nizar, j’en sui ravie
    On m’étant le poème en commentaire, je voulais justement exprimer ma rage. J’avais passé mon week end devant la télé regardant les cadavres des enfant palestiniens.
    Toutefois, je trouve que les deux poèmes du même esprit

    @ tous, merci de nous rappeler tous ces poètes fabuleux

  12. hmida says:

    @ l’inconnu

    Je t’invite à revenir sur cet espace et à y laisser tous les commentaires que tu voudras quelque soit leur forme …Je suis sûr qu’ils donneront lieu à des débats, des recherches, des découvertes ou des redécouvertes comme à propos de Nizzar Qabbani….

  13. Itri says:

    un autre grand calibre de la poésie arabe :
    Ahmad Matar :
    …لعنتُ كل شاعرْ
    يغازلُ الشفاه والأثداء والضفائر
    في زمن الكلاب والمخافرْ
    ولايرى فوهة بندقيةٍ
    حين يرى الشفاه مستجيرهْ!
    ولا يرى رمانةً ناسفةً
    حين يرى الأثداء مستديرهْ!
    ولايرى مشنقةً .. حين يرى الضفيرهْ!

    – Joe

  14. moul says:

    Pour les férus de la poésie arabe classique et moderne, un excellent site arabe, un vrai trésor :
    http://www.adab.com/
    Notamment ce beau poéme d’el Bayati (à Louis Aragon qui lui même écrivit Le Fou d’elsa inspiré par notre Majnoun Laïla):
    http://www.adab.com/modules.ph.....38;qid=140

  15. nacer says:

    quel plaisir de tomber sur Nizar en découvrant tn blog , je savais que ses écrits résistaient magiquement au temps ,mais c’est la première fois que je tombe sur du Qabbani en français…quand l’idée est d’une certaine profondeur sa beauté transcende les langues !

  16. hmida says:

    @ Itri et @ nacer

    Un blog doit être en espace d’échange d’idées et d’expériences. Et je suis heureux que l’on ait pu se retrouver ici autour d’une certaine forme de la poésie arabe…

    Peut-être y aurait-il d’autres rendez-vous poétiques?

  17. I really liked this post. Can I copy it to my site? Thank you in advance.