Quand citoyenhmida s’essaie à la “nouvelle”
Mes enfants m’ont fait une série de réflexions sur mon « blog »qui m’ont pour le moins perturbé. Si les aînés ont juste montré une certaine lassitude devant les sujets que j’aborde, la cadette, blogueuse assidue à ses heures perdues, a été plus virulente.
« Tu es devenu comme Al Jazira, m’a-t-elle asséné! Quand je te lis, j’ai envie de taper sur tout ce qui parle anglais ! »
En effet, je ne mettais pas rendu compte de ma dérive, mais actualité oblige ! Mais devenir comme Al Jazira ? Non, tout, mais sauf cela, de grâce ! Même si les USA, les anglais, les canadiens et leurs amis israéliens ne font rien pour nous rendre la vie agréable.
Aussi ai-je décidé que dorénavant, j’apporterai sur mon « blog », de temps à autre, une touche d’imagination, même si c’est la vertu dont je manque le plus. A partir d’aujourd’hui et pour fêter mon 150ème post , et je vous assure que quand j’ai commencé je n’aurais jamais penser durer autant , je vais oser vous infliger la lecture d’une nouvelle de ma composition.
Je n’ai aucune idée de la valeur de ces textes, qui n’ont aucune prétention sinon celle de laisser mes doigts vagabonder sur mon clavier, en dehors de toute contrainte d’actualité, de réflexion ou d’analyse. Ces textes me permettront juste, de temps en temps, de me lâcher…
Vos observations seront les bienvenues et si je ressens la moindre froideur, je comprendrais que je dois me contenter des chroniques tenues par un marocain lambda qui regarde et commente ce qui se passe autour de lui.
POUR UNE MOUSSE AU CHOCOLAT
Trois heures du matin. Elle savait qu’elle se comportait de manière ridicule, installée dans la cuisine à savourer goulûment une mousse au chocolat, qu’elle avait cavalièrement repoussée à la fin du dîner.
Chaque cuillérée de cette potion magique avait le goût du péché, de la faute, elle en était sûre ! Si le péché devait avoir un goût, cela ne pouvait être que le goût d’une mousse au chocolat, dégustée dans la clandestinité à trois heures du matin dans une cuisine que seul éclairait le néon du potager.
Depuis des années, elle traînait cette manie de se lever, en pleine nuit, d’aller directement vers le réfrigérateur, de se saisir d’un pot de yaourt, d’un fruit, d’un ramequin de mousse au chocolat ou de flan, de s’installer face à l’objet du délit…..
Oui, il s’agit bien de l’objet du délit, puisqu’elle savait qu’elle ne devait pas agir ainsi…..Comme une voleuse….Quand elle est assurée que personne ne la verra….Elle savait que cette envie de se sustenter en pleine nuit ne procédait pas d’une faim subite, ni d’un quelconque besoin physiologique.
Si cela lui arrivait occasionnellement, une nuit où elle aurait dîné plus tôt que d’habitude, ou plus légèrement ou pas dîné du tout, elle le comprendrait et ne s’en sentirait pas coupable.
Mais là, ses réveils étaient systématiques, toutes les nuits, été comme hiver ! Qu’elle ait dîné au restaurant, ou à la maison, qu’elle ait avalé sur le pouce un hamburger ou qu’elle ait mijoté une petite gâterie comme elle sait si bien le réussir, il fallait qu’elle se réveille à trois heures pour commettre son délit de gourmandise.
Ce n’était pas un pêché qu’elle commettait mais bien un délit….Car il lui fallait que tous les ingrédients du délit soient réunis pour qu’elle puisse jouir pleinement de son acte. Elle n’était juriste pour rien !
L intention « criminelle » de son geste devait se manifester de façon bien précise. Elle s’arrangeait donc pour subtiliser dans le réfrigérateur le dernier pot de yaourt, le fruit le plus juteux, la crème caramel qu’ele a refusé de prendre au dessert, la mousse au chocolat dont raffolait son mari. Pour garder toute sa saveur, il fallait que son geste ne soit pas innocent !
Le début d’exécution intervenait également pour une grande part dans l’aboutissement de cet acte. Elle pouvait se servir le plus naturellement du monde, en allumant les néons de la cuisine ! Non, elle tenait à accomplir le trajet de sa chambre jusqu’au frigo dans le noir ; elle n’allumait aucune lumière, ni celle de sa chambre, ni celle du couloir ni celles de la cuisine. Il lui fallait ce sentiment de commettre un acte répréhensible, dans des conditions répréhensibles, comme si elle entrait par infraction, dans un lieu où elle n’avait pas le droit d’accéder. Il lui fallait cette crainte d’être découverte en pleine action interdite.
Pire, cette manie était destinée à donner du fil à retordre à son époux. Depuis le jour où elle était allée à son cabinet de psychiatre pour une consultation, ils ne s’étaient plus quittés. De patiente, sujette à des crises de cleptomanie, elle est très vite devenue sa femme. Et les crises de cleptomanie ont disparu comme par enchantement, dès la première consultation.
Finies, les petites cuillères piqués dans les cafés. Finies, les boites de tic-tac raflées au passage devant les caisses du supermarché et glissées discrètement dans le sac à main, au moment de sortir sa carte Visa. Finies, le quotidien national à 2 dirhams et demi, subtilisé et dissimulé entre les pages du « Monde » et du dernier numéro du NouvelObs.
Il a fallu juste qu’elle lui parle le premier jour ; elle s’est racontée pendant deux heures, presque sans reprendre son souffle. Il ne disait rien. Il se contentait d’un raclement de la gorge quand son silence à elle durait plus de 10 secondes. Et elle repartait, comme si sa vie en dépendait. Elle lui a parlé de tout, depuis le premier fait dont elle pouvait se souvenir.
Le lendemain, ils se sont revus et quelques semaines après, ils étaient mariés. Un couple parfait, harmonieux, brillant, estimé. Leurs nombreux amis se les arrachaient, tant leur présence apportait du brio dans les conversations !
Elle était la seule à connaître sa manie nocturne. Et surtout, elle en connaissait la cause profonde : elle n’a jamais pardonné à son psychiatre, devenu son époux, de l’avoir guérie de sa cleptomanie, parce que, en l’en guérissant, il l’avait privée des seuls moments de vrai plaisir dans sa vie.
En se réveillant à trois heures, pour aller, en catimini, avaler une mousse au chocolat, elle se vengeait comme elle pouvait de son psychiatre, de son mari et de sa vie !
