Il est extraordinaire de retrouver dans les écrits de quelques grands auteurs  des relents d’éternels recommencements de l’histoire humaine. Des recommencements qui dépassent les périodes bien sûr et même les civilisations.

En relisant la tirade de RUY BLAS de Victor HUGO  (acte III, scène 2), qui avait enflammé ma jeunesse de lycéen, j’y redécouvre des accents tout à fait contemporains  que je n’aurais pas pu devenir alors.

Dans mes souvenirs d’adolescence, RUY BLAS, le valet arrivé au sommet du pouvoir,  ne pouvait s’adresser qu’à des nobles, indignes serviteurs de leur roi et de leur pays, dans les années difficiles où s’amorçait le déclin de grand royaume d’Espagne !

Des décennies plus tard, le même texte me touche encore plus profondément et pour cause !

J’ai l’impression qu’il a été écrit – en grande partie – pour le Maroc  d’aujourd’hui.

Dépoussiérée des références historiques de l’Espagne du XVIIème siècle, cette tirade pourrait être déclamée par n’importe quel citoyen marocain qui  voudrait dire leur fait aux   responsables de ce pays !

Reprenons ensemble, pour le plaisir, cette scène  dans une salle du palais royal à Madrid du temps de Philippe IV.    Ruy Blas, enfant du peuple, valet ayant su gagner la confiance de la reine, a connu une prodigieuse ascension politique. Cet homme,  compétent et intègre, comblé de titres, est devenu premier ministre.  Au conseil du gouvernement,  notre héros  surprend les transactions infâmes des ministres !

N’oublions pas que Ruy Blas symbolise le peuple, l’homme du peuple qui arrive au sommet par son mérite et son honnêteté !  Il ne mâchera pas donc ses mots pour dénoncer leur félonie !

Ce personnage me fait penser  à bon nombre de hauts personnages actuels de l’état, partis de rien et arrivés à des strates du pouvoir politique ou économique, que rien  - hormis leurs compétences et leur acharnement au travail – ne leur laissaient espérer.

Face à l’incurie et la gabegie qui règne dans les hautes sphères, lequel de ces valeureux enfants du peuples qui fréquente les allées du pouvoir,  aurait le courage de crier à   ceux avec qui il partage les privilèges et les honneurs du pouvoir une diatribe de cet acabit ?

Il n’est pas interdit de rêver pourtant…Alors rêvons que ces paroles soient prononcées par un RUY BLAS de chez nous face à des « ministres intègres » et des conseillers vertueux » de chez nous !   

Cet homme, vertueux et intègre, entrerait  une salle de réunion et tombe sur ses pairs en train de « magouiller » allègrement. Il leur lancerait alors :

« Bon appétit, messieurs ! – Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
(………………………………………………………)

Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
(……………………………………………………………

…………………………………………………………)

Quel remède à cela ? – l’état est indigent,
L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
(……………………………………………………..)

Et vous osez ! … – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
À sué quatre cent trente millions d’or !
Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … –
Ah ! J’ai honte pour vous !  (……………………..

………………………………………………………)
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
(………………………………………………….)
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : à l’aide !
– Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus. (……………………….

……………………………………………….)

L’état s’est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste. »

Après cette tirade, la scène imaginée  par Victor HUGO  est très édifiante mais bien peu probable dans nos classes dirigeantes.

Deux nobles, touchés dans leur orgueil par les paroles de Ruy BLAS, lui présentent sa démission et se retirent.

Les autres doivent alors se soumettre à son désir de réformes ou se démettre. Il le leur fait savoir  sèchement :

« Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin
Peut suivre ces messieurs. »

Mais restons réalistes! Notre rêve ne se poursuivra sûrement pas jusqu’ici…

 

 

  

 

 

 

 

 

 

2 Comments on QUI OSERAIT LEUR DIRE : “BON APPETIT, MESSIEURS!”

  1. Fatima says:

    ليس العيب أن نحلم ولكن العيب أن لا نعمل على تحقيق أحلامنا
    لينين
    Il est toujours permis de rêver.
    J’ai rencontré dernièrement deux militantes de gauche espagnoles et nous avons longuement discuter de la situation dans nos deux pays et elles m’ont confirmé que jusqu’au 19ème siècle l’Espagne souffrait encore de tous les maux et que la transition n’était pas un chemin linéaire.
    J’ai beaucoup apprécié un article de Houcine Haikal sur la transition en Espagne et comment la démocratie et l’état de droit ont pu triompher sur la dictature et l’abus, un sacré équilibre entre les principes et les compromis a été possible.
    Un militant politique qui ne cherche que le compromis sans aucune considération pour les principes est un opportuniste.
    De plus en plus des militants de tous bords luttent contre les opportunistes qui s’enrichissent sur le dos du peuple.
    Soyons optimistes ! Notre rêve se poursuivra sûrement jusqu’ici…

  2. MG says:

    Victor Hugo d’abord poète romantique doublé d’un homme de lettres engagé est l’exemple type de penseur qui a révolutionné son époque et bien au delà en laissant un patrimoine culturel ou l’esthétique fut savamment exploitée au service de la défense des gens opprimés et exploités.L’homme ne rêvait pas,n’espérait pas mais employait tout son génie pour convaincre et dénoncer l’injustice et dévoiler les opportunistes et les prédateurs des droits et de la liberté des peuples.