la découverte d’un autre Tanger (suite n° 3)L’économie “virtuelle” du Tanger d’antan
Mes dernières visites à Tanger m’ont laissé un très agréable sentiment de plénitude. Enfin, je voyais Tanger et sa région vivre une vie économique saine, basée sur des projets réels, concrets, palpables, visibles….
Comme nous sommes loin de ce « Tanger mythique » cher à nombre de mes concitoyens, accrochés à je ne sais quels rêves, à ce Tanger où la vie était supposée facile, à ce Tanger qui a inspiré tant de fantasmes.
Ce Tanger, qui a vécu sous le statut de ville internationale, imposé au Maroc par une kyrielle de puissances européennes, était-il si mythique que cela et pour qui étaitil mythique ?
Cela devait l’être pour tous les habitants de la ville en principe, les nationaux d’abord et les étrangers qui y affluèrent aussi ! Sinon il y a lieu de remettre les pendules à l’heure et dire crûment la réalité, aussi cruelle et humiliante soit-elle pour ceux qui ont vécu l’envers du décor du mythe tangérois. Cela permettra peut-être d’exorciser ce souvenir qui hante la mémoire collective des tangérois.
De quoi vivait Tanger durant cette époque supposée dorée? De quoi vivaient les habitants de Tanger ? Y avait-il une économie productive, source de travail stable, de revenus élevés et de richesse pour tous ?
Les références les plus sérieuses restent plus que sceptiques sur ce point.
Tanger disposait d’un port qui devait jouer sa chance entre Gibraltar et Ceuta, mais n’arriva jamais à s’imposer, malgré des travaux d’extension, d’approfondissement et d’aménagement qui continuèrent jusqu’à l’indépendance. Le port a cependant toujours servi de plaque de passage de denrées de contrebande en provenance d’Espagne et de Gibraltar. Notons que l’administration du port a toujours été entre les mains d’européens et que les seuls emplois réservés aux marocains étaient celui de docker ou à la limite celui de pointeur ou magasinier.
Le statut spécial des opérations financières et la liberté de circulation de capitaux entre Tanger sous statut international et le reste du monde ont favorisé l’installation de banques, de comptoirs de changes et de marchands de métaux précieux. Ce genre d’activité a permis d’auréoler Tanger d’un nuage de prospérité fictive, dont les nationaux étaient évidemment exclus.
Le Tanger de l’époque était connu comme point de passage obligé pour tous genres de trafics entre l’Europe et l’Amérique du Sud, notamment la traite des blanches. Les grands proxénètes européens, qui contrôlaient cet ignoble commerce, avaient leurs bases arrières à Tanger. Si pour certains auteurs en mal d’inspiration, cela pouvait constituer une toile de fonds intéressante pour leurs romans, pour le marocain que je suis, je trouve que cela ne participe en rien à la construction du mythe de ma ville.
Tanger a été, surtout après les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, une oasis de paix et de douce quiétude pour milliardaires en quête d’exotisme ou de doux rêveurs d’une époque pré – hippie qui étaient attirés par la facilité de la vie dans la cité du détroit. A ce titre, je citerai Paul Bowles, l’homme par qui le Tanger mythique a existé.
A cet égard, je vous livre la réponse de cet « amoureux » de Tanger a fait à Roberta Bosca qui lui demandait en 1994 de décrire le Tanger qu’il aime : (in “La ville des mille et une lumières”. (in: Ailleurs, avril 1994 ; n°1 ; pages 96 à 117).
« .. Regarder Tanger de loin est une bonne façon de l'embellir et effacer ses défauts. Il y a des années, dès qu'on débarquait à Tanger, on se sentait littéralement hypnotisé par l'intense luminosité. Une lumière toujours en mouvement, chaude et douce quand soufflent les vents du désert, dure et mélancolique quand elle est soumise à l'influence de l'océan. L'hypnose disparue, chacun était rapidement pris par l'ivresse de la liberté. Une liberté qui se transformait en prison pour ceux qui ne savaient pas résister à l'appel du Kif, le haschich de l'Atlas. Lorsque je suis arrivé à Tanger, il y a soixante ans, on se déplaçait à dos d'âne; deux fois par semaine, les chameaux amenaient le ravitaillement de bois et de charbon pour la médina. A l'arrivée des chameaux, le jeudi et le dimanche, on faisait la fête. La joie et l'insouciance naissaient spontanément sur la place du Grand Souk. Un lieu qui par ses couleurs, ses musiciens et ses saltimbanques, ressemblait à la place Djema El Fna de Marrakech. »
Il faut reconnaître que Paul Bolwes est expert en exotisme, lui qui appréciait tellement le charme extrême oriental du Siam et ne supportait pas son Amérique profonde. Mais il avait cependant une piètre idée de nos compatriotes. Je vous laisse juges : « (…) Désormais, il y a des années que je ne vais plus à la médina et je n’y ai jamais vécu, trop de monde et de saleté. Je retourne par contre au café Hafa. C’est sur sa terrasse que je continue à rêver. Le temps a tout transformé sauf cet endroit. Secret et silencieux, le café Hafa est resté comme autrefois, magique. Génération après génération, c’est là que se retrouvent les joueurs d’échec, les poètes, les écrivains, les artistes. Et, installés sur les vieilles nattes de paille, ils s’abandonnent encore aux douces illusions du Kif.”
Voilà le Tanger que certains esprits en mal de nostalgie malsaine veulent imposer comme une ville « mythique » ! Par la force de la géographie, Tanger constituait alors un point de rencontre de toute une population interlope qui fraie dans les bas fonds de la plupart villes portuaires. Dans ce domaine, Tanger n’avait ni plus ni moins d’atouts ni d’attraits que Marseille, Alger, Gênes, Barcelone ou Alexandrie. Tout ce « beau monde » se retrouvait dans une infinité de bars, de cabarets, de tripots, de bordels à la clientèle éclectique, du marin grec au yachtman anglais. Certains établissements avaient une classe certaine, d’autres relevaient du bouge le plus minable. Et nos compatriotes vivant à Tanger étaient le plus souvent exclus des premiers, sauf à y travailler comme serveurs ou bien être invités par un « parrain » européen. Il n’y a aucune honte à le rappeler comme il n’y a aucune vanité à en tirer.
La question que l’on est en droit de se poser serait donc : de quoi vivait la majorité des nationaux installés à Tanger, durant cette période « mythique » ?
Ils formaient la cohorte de petits métiers de toute ville marocaine de l’époque : petits commerçants, petits artisans, petits employés, petits fonctionnaires. De plus chanceux profitaient du « mythe » et des opportunités qu’il offrait : chauffeurs de taxi, guides, trafiquants de petite envergure, employés dans les grands hôtels. Rappelons-nous que du temps du Tanger mythique, le nombre de marocains propriétaires de leur logement était extrêmement bas, ceux qui disposaient d’une voiture était pratique nul.
Le Tanger « mythique » n’offrait pas de travail dans des usines et encore moins dans l’agriculture. Toute possibilité d’épanouissement était exclue. C’est ainsi que toute une génération de tangérois a grandi dans un flou économique qui leur faisait croire la vie facile, alors qu’elle était simplement indigne.
Et c’est cette indignation que les tangérois ont fini par exprimer au prix de la vie de dizaines d’entre eux dans les émeutes tragiques du 30 mars 1953, dont peu des nostalgiques du Tanger « mythique » veulent se souvenir !

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