A la découverte d’une autre Tanger (suite n° 4)
Une culture tangéroise interdite aux tangérois.
Une ville c’est un patrimoine culturel propre, celui qui est le fruit de ses propres enfants. Pas celui d’autrui, pas celui qu’on lui attribue, où celui que la nature inspire à ses hôtes de passage, aussi prestigieux soient-ils.
Annecy a son lac, mais Lamartine le parisien l’a immortalisé. Ainsi en va-t-il de Tanger : le site est mythique, mais en quoi les tangérois ont-ils contribué à ce mythe ?
Et dans mon approche du Tanger « mythique », je me suis interrogé sur ce qu’ont fait les fils de Tanger pour leur ville durant cette période si « brillante » ? Est-ce eux, leur génie et leur créativité qui ont fait le mythe de Tanger ? J’ai bien peur que non ! Car durant la première partie du XXème, Tanger n’a pas vu naître entre ses murs un seul nom digne d’être retenu par l’histoire de la culture dans le sens le plus large.
En effet, l’on exclut quelques très rares exceptions, telle que Si Abdellah Guennoun, en tant qu’intellectuel ou bien Mohammed BEN ALI R’BATI en tant que peintre, il aura fallu attendre l’indépendance, et donc la fin de l’ère mythique de la ville, pour voir surgir des noms dont l’influence aura dépassé les limites de la ville.
Mais si l’on en croit la légende qui le Tanger international, cette ville aurait irradié une influence culturelle plus qu’extraordinaire.
Malheureusement, il est bien triste que convenir de la notable rareté de véritables créateurs nés à Tanger, de vrais artistes issus de familles tangéroises, de tangérois qui se soient illustrés dans le domaine du théâtre, de la poésie, de la littérature, de la peinture, de la musique.
Je crois bien que, pour reprendre le texte de Arnaud de La Grange paru dans un dossier du «Le figaro » de 2003 consacré à la croisière « Portes d’Afrique » on peut dire de cette époque :
« C’était l’âge d’or du Tanger international . Une époque de lettres et de crimes, où femmes fatales et hommes à hommes s’enivraient d’exotisme et d’aventures faciles. Tanger la blanche se donnait à Matisse, Jean Genet, Kessel, William Burroughs ou Paul Bowles. L’argent, aux effluves souvent douteux, ruisselait dans les ruelles de la casbah ».
Et pour cette raison, la culture a été le dernier des soucis des tangérois de l’époque. Cela ne nous empêche pas de faire un tour d’horizon des activités culturelles de l’époque.
Bien sûr il y a eu le célébrissime « Teatro Cervantes », construit par les espagnols en 1913 et qui accueillit les plus grandes figures du spectacle de l’époque, de Carruzzo à Lola Flores.
Il nous faut reconnaître que, grâce à la troupe « Al Hilal » qui regroupait quelques jeunes de la ville, les tangérois de langue arabe ont pu assister aux seules deux pièces de théâtre arabe y furent présentées : en 1929 « Salah Dine Al Ayoubi » de Najib Hadded et en 1934 « Majnoun Leila » de Ahmed Chawki. C’est bien peu de choses devant les affiches les plus attrayantes que cette fameux salle a offert aux spectateurs européens de la ville.
Il ne faut oublier de noter la boulimie cinématographique qui a saisi toute la population tangéroise durant les années qui nous intéressent. Toutes les salles, des plus prestigieuses aux plus populaires, de celles qui se spécialisées dans les films espagnols à celles réservées aux productions égyptiennes, ne désemplissaient pas. C’est une preuve de plus de l’indigence de la vie culturelle réelle qui a sévi durant les « belles années » de Tanger.
Cependant, je me souviendrai toujours des représentations théâtrales organisées par les « Amis du Théâtre de France », des concerts de musique concoctés par les « Jeunesses Musicales Françaises », des séances de films sous l’égide du Ciné Club local. Je me rappelle avoir vu jouer « Le Cid » par Gérard Philipe, avoir écouté Claude Bowling qui m’a fait découvrir le jazz, avoir vu « L’île nue », film sans dialogue qui décrit la vie des paysans japonais. J’avoue que cela a contribué pour beaucoup dans la formation de notre génération post-deuxième guerre. Mais l’apport des nos concitoyens dans ce flot de culture était plus que dérisoire.
Pourtant, je me dois de signaler que la génération de tangérois ayant vécu la période « mythique » de la ville a réussi à sauvegarder l’héritage musical que leur ont laissé les arabes refoulés d’Espagne et à perpétuer une tradition spécifique de la « ala andaloussia » jouée, chantée et interprétée à la manière tangéroise.
L’enseignement durant la période internationale de Tanger forme également un autre mythe dont se gargarisent les défenseurs de la « belle époque » de la ville.
En effet les établissements d’enseignement de statut français, comme l’école Berchet ou le Lycée Regnault, côtoyaient les écoles et collèges espagnols, dont les « penas » animaient les fêtes de noël et de fin d’année, et concurrençaient « The American Scholl » et l’école italienne installée dans le palais Littorio, destiné au départ au sultan Moulay Hafid.
Les juifs, présents dans tous les établissements précités avaient la possibilité d’étudier également dans les établissements de l’Alliance Israélite où « les méthodes étaient rigoureusement celles de l’enseignement primaire français, avec sa discipline, sa rigueur, ses leçons apprises par cœur, des cahiers impeccables, aux écritures calligraphiées » comme l’écrivait Jules Braunschvig, ancien président de l’A.I.U. dans les « Cahiers de l’Alliance Israélite Universelle ».
Un certain nombre d’élèves d’origine marocaine fréquentaient également tous ces établissements mais leur nombre en représentait la portion congrue. Car, ne nous y trompons pas, le mélange de nationalités relevait du mythe !
La plus large part du contingent d’élèves marocains était inscrit dans les écoles dites franco-arabes, dont la plus cotée portait un nom bien plein de signification : « Ecole des fils de notables ». On ne pouvait être plus clair.
L’enseignement professionnel était déjà dispensé mais plutôt réservé aux jeunes marocains
Une petite partie de la population locale a eu recours aux écoles dites « libres » qui dépendaient des mouvements nationalistes, telle que l’Ecole de l’Unité, l’Ecole Guenoune ou le Lycée Mohamed Ben Youssef.
Deux points à retenir dans ce domaine : la très faible part de la jeune fille marocaine dans l’enseignement de l’époque ainsi que le très bas taux de réussite des jeunes marocains. Il a fallu attendre l’après guerre pour connaître le premier bachelier marocain à Tanger. Et jusqu’à l’indépendance le nombre de bacheliers lauréats du Lycée français se comptait à l’unité. Rappelons que les autres enseignements n’assuraient le plus souvent pas de cursus scolaire secondaire.
N’oublions pour conclure la presse tangéroise, ses journaux en français, en espagnol, en anglais, les radios, l’internationale et l’américaine, les librairies où les livres arabes n’étaient jamais en vitrine… Enfin tous les ingrédients d’une soi disant culture !
Voilà donc un aspect de ce Tanger « mythique », qui fit la célébrité de Tanger, ce Tanger stratifié, segmenté, mosaïque hétéroclite de peuples que l’histoire a réunis, mais à qui elle n’a pas donné les mêmes chances
