A la découverte d’un autre Tanger (Suite n° 5)
Tanger : après les gens, les lieux et les mots.
Une ville, ce sont les endroits que les visiteurs aiment admirer, là où ils se plaisent à flâner, là où leurs rêves peuvent s’accrocher ! Une ville donc, c’est entre autre, une architecture !
Tanger a-t-elle une architecture attirante ? La ville ancienne, la médina de Tanger n’a pas une architecture spécialement belle. Ce n’est pas moi qui l’affirme :
« Qu’y a-t-il de comparable à Tanger aux fameuses mosquées Qarawiyyîne, Koutoubiyya, Hassâne ? Qu’y a-t-il de semblable à la beauté majestueuse des médersas de Fès, de Marrakech et à tous les jardins impériaux des anciennes capitales du royaume ? » S’interroge Mohamed METALSI, directeur des Activités Culturelles de l’Institut du Monde Arabe, Paris lors d’un séminaire en 2003 sur “LE PATRIMOINE ARCHITECTURAL DE TANGER”, organise par l’Association AL BOUGHAZ, que l’on ne peut qualifier de « tangérophobie ».
Alors qu’est-ce qui dans le Tanger de l’époque mythique attirait les visiteurs ?
D’une part, la vue de Tanger vue du bateau qui arrive d’Espagne et d’autre part la vue du Détroit vu de Tanger. Entre les deux, il reste une espèce de « circuit » tracé dans la ville et que tous les visiteurs étaient obligés de suivre, faute de mieux !
De la période mythique de Tanger, si l’on exclut l’axe sur lequel évoluait le monde interlope dont j’ai parlé dans les papiers précédents, la ville était plutôt laide, avec sa médina en décrépitude, ses quartiers périphériques surpeuplés, Beni Makada, premier bidonville, la Msalah, quartier populaire mais très vivant, Dradeb où était relégué la population locale qui n’avait plus sa place dans la médina.
Parlons de ce fameux axe qui partait du port pour y revenir : l’avenue d’Espagne, le boulevard de Madrid, le boulevard d’Antée, le boulevard Pasteur, la rue du Statut pour se retrouver au port ou la rue de Belgique pour se diriger vers le plateau du Marshan, le quartier des riches juifs ou la Montagne le quartiers ds très riches étrangers.
Quand on quitte le port, on traverse une partie de la vieille ville. Les marins miteux et paumés, dans les s’arrêtaient dans les bars sordides du port avant de faire escale dans le minable quartier chaud de « Hawmat beni ider » et y dépenser leurs derniers dollars.
Les visiteurs fortunés bifurquaient vers l’hôtel Continental, qui domine toujours le port aujourd’hui encore, fier des fantômes qui l’ont habité dans une autre vie.
Les autres encore plus riches se dirigeaient vers les grands hôtels de la ville nouvelle : Le Minzah, bien sûr, l’hôtel Villa-de-France, ou éventuellement le Rif.
Ils se retrouvaient le soir pour prendre un cocktail, entre eux, dans les salons de leurs hôtels ou sur les terrasses de villas de leurs hôtes de la Montagne. La ville ne les intéressait pas, les habitants encore moins, sauf s’il s’agissait de jeunes éphèbes prêts à tout pour subvenir aux besoins de leurs familles.
Les étrangers qui débarquaient à Tanger y venaient pour visiter quoi, en fin de compte ? Certainement pas des monuments historiques, il y en existe si peu ! Ils préféraient, à ne point en douter, ce que nos nostalgiques de l’époque appellent les « lieux mythiques » que tous les auteurs parlant de Tanger ont mille et cent fois décrits.
Le bar de l’Hotel Minzah et son patio d’où les clients jouissent d’une vue imprenable sur le détroit, il est vrai, mais le détroit n’est pas la ville !
Certains bars, moins snobs, comme le Negresco ou le Trou dans le Mur, qui n’ont rien de marocain, même pas les barmaid.
Certains cabarets, où l’ambiance tient plus du film américain de série C, car même les danseuses du ventre n’arrivent pas à faire couleur locale.
Le café Hafa, endroit idéal pour s’encanailler en fumant un joint et en admirant les côtes espagnoles se découper à l’horizon quand la brume n’occulte pas paysage et en ignorant Tanger qui se trouve juste derrière soi.
Le casino où ils pouvaient dépenser quelques billets de 5 dollars en écoutant parfois de la bonne musique en se croyant à bon compte à Macao.
Le Café de Paris, en face du consulat de France, sur la place de France, et où on rencontrait plus de courtiers et trafiquants que de personnalités illustres.
La boutique « Chez De Velasco » où l’on pouvait acquérir des antiquités aux origines douteuses mais qui n’ont rien à voir avec la culture et l’histoire de Tanger, ni du Maroc, qui d’ailleurs n’intéresse aucunement ce genre de clientèle qui fréquente l’endroit.
« Chez Michel » où l’on pouvait assister tous les soirs un débile et vulgaire spectacle de travestis espagnols mais où les chances de tomber sur des jeunes hommes libres, vigoureux et vénaux étaient très grandes.
Voilà donc ce qui pouvait intéresser les visiteurs étrangers du Tanger « mythique », en fait rien qui puisse flatter la fierté de ses habitants autochtones.
D’ailleurs, il serait bon de se souvenir des phrases qui ont été écrites au sujet de ce Tanger-là par un certains nombres de personnages qui l’ont visité ou qui y ont séjourné et que les nostalgiques de la période mythique citent comme références incontournables de cette période supposée glorieuse.
Parlant de nos compatriotes de l’époque, le peintre Eugène Delacroix dit : « Imaginez ce que c’est que de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates… » Bel hommage aux habitants de la ville qui l’a reçu, qui lui a ouvert les portes de ces demeures et dont une galerie d’art porte le nom !
Marc Twain affirme avec une prétention inouïe que « Tanger est une ville étrangère s’il en fut jamais, et on ne peut trouver son âme véritable dans aucun autre livre que les Mille et Une Nuits ». Pour une ville qui se voulait ouverte vers l’Europe, je crois que la comparaison est un peu malvenue, pour ne pas dire peu flatteuse.
Louis Gardel, pour sa part, porte sur cette ville un jugement peut-être dur, mais qui a l’avantage d’être clair et franc : « Tanger, pendant des siècles citadelle close, était devenue un chantier anarchique où chacun, Marocain ou Européen, riche ou pauvre, se bricolait son coin, sans souci ni du passé ni du voisin ».
Henri Matisse ayant débarqué à Tanger se croit avoir débarqué dans un autre monde ! Il est tout étonné qu’il puisse y pleuvoir : « Je suis à Tanger depuis un mois. Après avoir vu pleuvoir quinze jours et quinze nuits, comme je n’ai jamais vu pleuvoir. Le beau temps est venu, charmant, tout à fait délicieux de délicatesse. » C’est dire toute l’objectivité, la profondeur et la pertinence des jugements que ce peintre a pu porter sur Tanger.
Pierre Loti, grand voyageur devant l’éternel et chasseur d’images pittoresques les plus plates écrit très sérieusement dans « De retour du Maroc » publié en 1889 : « Pour nous apporter le couscous, à table d’hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du dos, par deux pendeloques saugrenues en élies de hanneton. Des choses laides et des choses commodes. » Description qui rend un hommage particulier à l’hospitalité de la ville et de se shabitants.
Paul Morand lui par contre « n’aime pas beaucoup Tanger. C’est une personne officielle, une fiction diplomatique. » Et il continue d’asséner des vérités que certains veulent occulter : « Elle ne pousse pas de racines profondes dans la terre d’Afrique. », avant d’enfoncer le dernier clou en déclarant « Ville internationale, il y a peu de vrais Marocains » Pour ce diplomate – romancier « Tanger est beau à la minute où, de l’Atlantique, on l’embrasse avec Gibraltar d’un seul coup d’œil. ». En un mot, Tanger n’est beau que par sa situation géographique, ni par sonhistoire nipar ses habitants.
Et pour terminer, je crois que Henri Amic en 1924 et Pierre Malo, en 1953 se rejoignent quand le premier écrit que « Les Espagnols, les Français et les Italiens y sont plus nombreux que les Marocains » et que le second enchaîne en affirmant que « Tanger est une ville où nul ne se comprend, mais où tout le monde s’entend. »
Mais je crois que le jugement de William Burroughs, fruit de ses divagations dues à ses prises d’héroïne et à sa consommation de kif, reste le plus juste et le plus lucide en ce qui concerne Tanger. Ce sombre et chaotique personnage déclarait en 1954 que « Ici personne qui soit ce dont il l’air ».

Il est vrai que la medina n’est pas particulièrement splendide. Mais elle a beaucoup de charme. Les rues tournantes, montantes, descendantes, l’impression étrange qu’on a, aux abords des énormes remparts, d’être comme dans un cocon, protégé d’un monde extérieur brutal et violent.