A la découverte d’un Tanger “autre”.
Depuis toujours, j’ai un sentiment de doute sur le « charme secret » la ville de Tanger, plus exactement sur son aspect de « ville mythique ». Ce n’est pas normal pour un tangérois, me diriez-vous ? Il est vrai que je suis convaincu que Tanger a toujours bénéficié d’une aura souvent imméritée, d’une notoriété parfois usurpée et d’une surexposition légèrement surfaite. Et cela est entretenu par les amoureux de cette ville, qui reste, je ne peux qu’en convenir, une merveille d’architecture dans un bel écrin naturel. Le premier paradoxe que j’ai relevé en commençant à m’intéresser au mythe de Tanger concerne le nom de l’intellectuel contemporain qui revient le plus souvent quand on parle de cette ville. J’aurais été heureux et fier que Tanger fût associé au nom de Si Abdellah Guennoun. A lui seul, cet homme réunissait toutes les vertus que l’on reconnaît à « l’honnête homme », à l’intellectuel : théologien éclairé, responsable politique, historien, écrivain, poète, militant nationaliste et associatif, fondateur d’écoles, d’instituts d’études et de bibliothèques, membre des plus hautes instances marocaines et toujours distant du pouvoir.
J’aurais compris que l’on associât celui de Tahar Ben Jelloun à de la ville du détroit. Après tout, il y a grandi, il y a suivi ses études, sa famille y est établie. Et que l’on soit un de ses admirateurs ou pas, il faut reconnaître que, même stakhanoviste de l’écriture, il est doté d’un certain talent, sinon un talent certain, reconnu par un prix littéraire français dans les années 1980. Non, le nom de Tanger se trouve systématiquement accolé à celui de Mohamed Choukri, « l’auteur » du « Pain nu » et d’autres opuscules plus ou moins intéressants. Bien sûr, on peut prétendre que Mohamed Choukri a marqué la littérature marocaine et peut-être arabe. On peut admirer son « œuvre », on peut s’extasier devant la verdeur de son langage, devant l’audace de ses sujets, devant la crudité de ses descriptions. Que de ce trio, Si Abdallâh Guennoun l’homme de Dieu, Tahar Ben Jelloun l’homme de lettres et Mohamed Choukri l’homme de rue, l’on choisisse le dernier pour en faire le symbole de Tanger, je crois qu’il y a matière à se poser des questions ! Et c’est à partir de ce paradoxe que j’ai décidé de m’atteler de plus près au mythe de Tanger, d’essayer de le décortiquer au risque de m’attirer les foudres des inconditionnels de cette ville. Ce ne sera pas, je crois, l’unique paradoxe ni la seule énigme, ni le mythe abracadabrant, ni la légende farfelue ou simplement l’information la plus fausse concernant cette ville, que j’aurai à affronter durant ma quête. J’aurai à cœur de « démystifier » Tanger dans le sens de la dépouiller de son caractère mystérieux ou trompeusement embellissant pour la montrer dans sa réalité. Je tenterai même d’aller au-delà et de la « démythifier » en la débarrassant autant que faire se peut des aspects mythiques qui voilent la réalité de cette ville pour n’en retenir que ce qui est vrai, authentique, réel. Vaste programme, grande ambition, projet en apparence plus qu’ambitieux, peut-être même prétentieux. Mais je me dois de le mener à terme, pour qu’enfin je puisse penser à ma ville natale sans avoir chaque fois à remettre les pendules à l’heure. Aussi bien vis-à-vis de moi-même qui ai quitté Tanger il y a bientôt cinquante ans, de mes enfants qui ne connaissent cette ville que comme ville de vacances, que de mes ancêtres, qui ont vécu dans cette ville et en marge de cette ville. A suivre…..
